"J'admets que le Camp est terriblement difficile à définir. Il faut le méditer et le ressentir intuitivement, comme le Tao de Lao-Tseu. Quand vous y serez parvenu, vous aurez envie d'employer ce mot chaque fois que vous discuterez d'esthétique ou de philosophie, ou de presque tout. Je n'arrive pas à comprendre comment les critiques réussissent à s'en passer."


Christopher ISHERWOOD, The World in the Evening

"Le Camp, c'est la pose effrénée, l'affectation érigée en système, la dérision par l'outrance, l'exhibitionnisme exacerbé, la primauté du second degré, la sublimation par le grotesque, le kitsch dépassant le domaine esthétique pour intégrer la sphère comportementale."

Peter FRENCH, Beauty is the Beast



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vendredi 26 août 2016

MAYA (1949)

"Z'etaient chouettes les filles du bord de mer..."

par Valentine Deluxe

 


Depuis le temps qu'on se connait, vous savez que j'ai parfois comme des fixettes, des lubies, des monomanies.
J'ai survécu -- de justesse, vraiment de justesse -- à ma phase Edwige Feuillère,  et alors que je suivais mon petit traitement à la lettre -- nivaquine tous les jours, une bonne purge avant d'aller au lit, et une neuvaine à Sainte Rita --, tout d'un coup, sans crier "hexakosioihexekontahexaphobie" (oui, j'ai fait le pari, somme toute assez sot, d'arriver à glisser ce mot dans mon article du jour ; toutes mes excuses au passage), paf ! Nouvelle infection, tout aussi aiguë et pernicieuse :

Viviane Romance!

 Y a le choléra qu'est d'retour...

Viviane Romance, j'avais déjà eu le bonheur, le plaisir et l'avantage de vous dire tout le bien que je pensais d'elle (et vous avez intérêt à être d'accord avec moi, sinon y aura de la répression sauvage) dans la rubrique inaugurale consacrée à ce concept vaseux et tout ce qu'il y a de plus idiosyncratique : le French Camp !
On l'y découvrait, déjà un peu plus vers le nadir que vers le zénith, la silhouette pataude camouflée vaille que vaille dans d'amples afliquets, mais l’œil toujours vif, adepte des p'tit gâteaux à l'arsenic et de cornichonesques messes noires, dans le succulent "L'Affaire des poisons" de Decoin.



Lors d'un de nos passionnants échanges avec ma splendide/lumineuse/bien-aimée (ne cherchez pas, il n'y a pas de mention inutile à biffer) coéquipière BBJane Hudson, j'avais osé l'audacieuse comparaison : Viviane Romance, la Maria Montez du cinéma français !
C'est qu'il n'en manque pas dans la filmographie de Viviane Romance, de ces œuvres improbables que l'on peut légitimement qualifier d'excentriques !
"Venus aveugle", "La Maison du Maltais", "L'Esclave blanche", "Cartacalha, reine des gitans "... Une pléthore de mélodrames excessivement extravagants et/ou exotiques, où elle promène ses courbes généreuses et sa mine boudeuse de fille à soldats, parfois garce machiavélique, parfois catin au grand cœur, mais toujours promise à un destin funeste (ou peu s'en faut).

La Maria Montez du cinéma français...

Mais évidemment, rien n'est plus changeant que le goût de la plèbe, surtout celle qui remplit les salles obscures. 
A force de resservir pendant dix ans la même soupe, fût-elle concoctée avec amour en choisissant soigneusement les meilleurs ingrédients, la formule finit par lasser. 
Or donc, au sortir de la 2ème guerre, après quelques (rapides) bricoles avec le comité d’épuration -- mais hormis Françoise Rosay, qui n'a pas eu maille à partir avec ces pisse-vinaigres? -- le retour dans le feu des projecteurs s'annonce ardu. 
Surtout qu'en dehors de ces menues broutilles, la Viviane se traine une réputation de diva acariâtre : infernale avec ses réalisateurs -- le clash avec Abel Gance sur "Venus Aveugle" prit une telle ampleur que ses scènes seront finies par Edmont T. Greville --, ne supportant pas ses consœurs, et imposant ses tocades amoureuses du moment comme partenaires à l’écran -- on devra se farcir le pauvre George Flamant, avec son sex-appeal  d'endive, dans une dizaine de films !

Promotion canapé

La gueuse n'étant point sotte pour deux sous -- surtout quand ces sous sont les siens (comme aurait dit Oreste) --, la fée Viviane prend les choses en mains. Faisant sien l'adage qui veut qu'on n'est jamais aussi bien servie que par soi-même, elle commence par toucher à l’écriture d'un scénario pour "La Boîte aux rêves" -- sous les quolibets fielleux de la critique --, puis elle se lance dans la production, maîtrisant ainsi ses projets de A jusqu'à plus ou moins Z, pouvant au passage tenter de "casser" son image de vampounette du cinéma qui commence à lui peser.
Sauf que... niveau "grand chamboulement", le choix de son premier sujet en tant que productrice se pose là ! 
Tirée du plus grand succès du théâtre parisien  de l’entre-deux guerres, tombé depuis dans le plus profond oubli (mais je suis dispo' pour un "revival" dans le rôle-titre, si le cœur vous en dit), on ne peut pas dire que cette "Maya" allait réinventer la roue de bicyclette ou nous faire des mouches à quatre queues !

Oui, dès qu'on dit "Maya", 
faut qu'elle ramène sa fraise !

En effet, Bella/Maya, une spécialiste des coïts tarifés, "vendeuse de plaisir et pourvoyeuse de rêve", tient son p'tit commerce dans une ville fantomatique qui pourrait être Marseille. 
Un marin de passage croit reconnaître en elle une ancienne passion, non encore cicatrisée -- voire, légèrement purulente.
Bella/Maya nie farouchement mais semble néanmoins cacher un lourd secret...

Oui, je sais, mis comme ça à plat et noir sur blanc -- et encore, j'enjolive un peu --, on pourrait, il est vrai, trouver à la chose un p'tit côté "vieille rengaine", usée jusqu’à la trame.

Certains, moins diplomates que moi, ajouteront même : 



Mais s'il fallait toujours rester à la surface des choses !
Car c'est quand même au fond des mines qu'on trouve les plus beaux diamants.
Et de diamants, il est question ici, car sous ses tombereaux de clichés mélodramaqueenesques -- Bella ira jusqu'à louper le train qui devait l'emmener à l'enterrement de sa fillette, laissée en pension chez quelques Thénardier du coin ! --, "Maya", touche souvent au sublime.
Sous la direction plutôt inspirée de Raymond Bernard -- dont nous avions déjà décortiqué ici-même le fantasmabulique "Marthe Richard au service de la France" --, et par la grâce de dialogues poético-alambiqués, le film atteint les excessifs et enivrants sommets du campino-kitschouné.
Viviane Romance, grande prêtresse hiératique et  vaporeuse de quelque mystérieux culte païen, canonisée par la grâce de lumières flatteuses et d'un noir et blanc qui gomme les premières cicatrices du temps, nous offre une prestation écrémée de la moindre tentative de distanciation. 
Et c'est parce que le film et son interprète n'ont jamais peur du ridicule et du grotesque qu'ils les dépassent pour atteindre au grandiose. 
Mais taisons-nous, et admirons la première apparition de Bella... Ça vous situera tout de suite mieux le biniou !


Allons voir un peu plus loin, un peu plus haut -- dans le grotesque, le sublime, l’excessif et le magique.
Personnage en marge de l'intrigue, mais véritable Parque qui, telle une araignée, tisse les fils trempés dans le pathos de cette merveilleuse histoire : Cachemire, "l'Hindou", nous déballe à chaque apparition des dialogues en forme de devinettes, tout droit sorties de "cookies fortunes" de restaurant chinois. 
Et comme en plus il est joué par le très russe Валерий Иванович Инкижинов (ou Valéry Inkijinoff, si vous ne savez pas lire le cyrillique, ce qui me décevrait beaucoup), c'est complet pour l'exotisme !


Evidemment, une pauvre fleur de trottoir comme Bella/Maya, vous pensez bien que le destin ne va pas lui épargner la moindre petite saloperie. Déjà qu'elle nous a enterré sa gamine, elle va en plus voir partir le bateau du gentil marin qui devait l'emmener loin de son bouiboui et de sa mauvaise vie. 
La boucle est bouclée, la roue du destin a tourné pour nous ramener là où tout a commencé, merveilleuse et envoûtante pirouette avant le rideau final.


Comme disait si bien la baronne de "Chéri" :  

"Comme c'est pur ! Comme c'est grand !"


vendredi 27 septembre 2013

MARTHE RICHARD AU SERVICE DE LA FRANCE


French Camp #3 :

"Danse avec les stars"

Par Valentine Deluxe

Ce soir, vous êtes prévenus mes petits chats : c’est au combat des chefs que nous vous convions pour notre rentrée académique !
Le Choc des Titans, la Guerre des Etoiles, des pointures, des épées, des dessus de cheminée, des palmes d’or... C’est pas mal, ça, pour recommencer notre nouvelle saison.
Du crêpage de chignon historico-homérique, du cat-fight  de compet’ qui relègue les prises de bec Alexis (Morrell) Carrington / Krystle (Jennings) Carrington aux pages les plus aimables de la petite Bibliothèque Verte.
… et le tout en musique, s’il vous plaît !

Un décor de rêve, des costumes étincelants et une distribution époustouflante : c’est Noël avant l’heure sur Mein Camp !
Les affrontements au sommet ont toujours eu la cote auprès des producteurs de cinéma. Hollywood l’a vite compris, de  « Frankenstein meets the Wolfman » à "Freddy Vs Jason". 
Tokyo n’est pas en reste, où « King-Kong contre Godzilla » a lancé la mode prolifique des guest-stars de taille aux côtés de notre grand vaurien de saurien. Et il n’est pas jusqu’à Mexico, où Santo (le catcheur en slip moulant) affronta toute les grandes figures de l’épouvante et de la science-fiction.

 "Y'en a un peu plus, je vous les mets quand même ?"

Mais du côté de la patrie de Descartes et d’Yvette Horner (non, ne cherchez pas un lien entre ces deux figures, je viens de sortir ça comme ça !) avons-nous un exemple d’affrontement de grande amplitude, dont la simple évocation soit une semblable promesse de frissons émoustillants pour des régions anatomiques que la décence m’interdit de nommer ?
Un producteur audacieux a-t-il jamais osé rêver quelque chose du genre  « Fantômas contre Belphégor » ? 


 Avouez que c'est alléchant comme proposition, non ?

Eh bien oui, il y en eut un, et grâce lui en soit rendue ici !
En 1937, Robert Hakim, celui qui n’était pas encore le producteur prestigieux de « Belle de jour », de « Casque d’Or » ou de « La Bête Humaine », mais juste un débutant aussi ambitieux que peu scrupuleux (la liste des artistes ayant travaillé pour lui et n’ayant jamais reçu leurs émoluments -- de Jeanne Moreau à Michel Legrand -- serait trop longue à retranscrire ici) jeta sont dévolu (et un maigre budget qu’il ne remboursa sans doute jamais complètement à ses commanditaires) sur les mémoires aussi inexactes que farfelues du chef du contre-espionnage français durant la 1er Guerre Mondiale, le commandant Ladoux.
Et dans ce rocambolesque ouvrage, l’auteur nous relate de façon on ne peut plus partiale, les heurs et malheurs  de deux « grandes » figures de l’imagerie populaire associées à cette effroyable boucherie :
Marthe Richard et Mata-Hari.
C’est donc de ce face-à-face légendaire que Robert Hakim décida de traiter dans son premier film en tant que producteur attitré, « Marthe Richard au service de la France »
(dont le titre à lui seul vous donne déjà le ton quant à la subtilité de l’entreprise. )

 Une affiche superbe, pour un film tout en nuance et sobrieté !


Il faut toujours faire gaffe avec la postérité, ça peut vous ruiner une réputation comme personne.
Or donc, la première de nos deux cadors, Marthe Richard, est maintenant passée dans l’imaginaire collectif non plus comme un mélange de Madelon héroïque et de mère courage, mais comme une affabulatrice hystérique responsable de la fermeture des maisons closes (qu’elle connaissait fort bien pour y avoir travaillé pendant quelques années en simple pensionnaire, modeste et laborieuse, mais toujours prête à bien faire).
Quant à la seconde, la pauvre Margaretha Zelle, plus connue sous son pseudonyme exotique de pacotille, elle est maintenant quasi-unanimement dépeinte comme la victime innocente d’une effroyable machination d’état qui la fera finir, « pour l’exemple »,  sous les feux croisés d’un peloton d’exécution, dans les fossés du château de Vincennes. 


 Deux femmes, deux styles: le choc des titans !
En 1937, et devant les cameras de Raymond Bernard, auteur autrement plus inspiré quand il adapte Victor Hugo -- voir sa magnifique et définitive adaptation des « Misérables » avec Harry Baur, en Valjean --, c’est un tout autre tableau qui nous est dépeint.
Marthe Richard y est une frêle et vertueuse héroïne, personnalisant à elle seule toutes les vertus de la France, et prête à en découdre avec le péril teuton.
Coup de génie du producteur, elle est incarnée avec la sobriété qu’on lui connaît (Mwa-ha-ha-ha [1]) par Mme Edwige Feuillère-de-la-Comédie-Française :





Mata-Hari, quant à elle, ne fait pas non plus dans l’ambiguité ou la nuance : c’est le démon personnifié, le choléra, les 10 plaies d’Egypte à elle toute seule !
Elle tue, triche, ment avec délectation, et ne recule devant aucune perfidie ni ne s’embarrasse de la moindre subtilité  pour se faire détester des spectateurs.
Elle n’a qu’une faille à sa méchante cuirasse : elle est éperdument amoureuse d’un homme encore plus infâme qu’elle, le colonel van Ludlow… qui lui, pour compliquer l’histoire, la traite comme le dernier des mufles et n’aura d’yeux que pour notre exemplaire Mlle Richard !
On peut s’interroger, en voyant le film, sur la fascination que la danseuse exotique peut exercer sur les hommes, tant elle porte la vilenie de son âme sur son visage… elle est en effet d’une rare laideur, un vrai repoussoir !
Notons au passage, pour vous faire d’ores et déjà saliver de plaisir, que Herr Von Ludlow est incarné par « l'homme que vous aimerez haïr », l’immense Erich Von Stroheim, réduit à vivoter comme il peut de seconds rôles indignes de son génie après sa disgrâce hollywoodienne.





Evidemment, quand les deux donzelles se retrouvent à  partager la même scène, même si elles ne s’adressent pas la parole, on comprend très vite – toujours par la grâce de  l’incroyable subtilité des scénaristes/dialoguistes [2] -- que ces dames ne finiront pas copines comme cochonnes, à faire les boutiques et les salons de thé, pour le générique final.




Bon, maintenant, sans vraiment changer de sujet, laissez-moi vous parler de ma lubie du moment... Je sais que j’ai un sens des ressemblances pour le moins « original » !
Pour mémoire, j’avais avec audace osé trouver un air de famille  entre Coral Browne et Marthe Villalonga.
Eh bien, dans le même ordre d’idée, depuis que j’ai découvert ce merveilleux  film, je me suis toquée d’une nouvelle association brumeuse.
Oui, preuve à l’appui, je vais vous étayer une ambitieuse théorie, vous démontrant par A+B que l’inoubliable Zaza Napoli de « La Cage aux folles » aurait peut-être pu être inspirée par les tremolos et les effets de voix de Mlle Feuillère.
Ah ! Qu’est-ce que vous dites de ça ???

Pour bétonner cette thèse audacieuse, rappelons que Michel Serrault, dans son merveilleux livre de souvenirs « …Vous avez dit Serrault ? », nous raconte les mésaventures qu’il endura en partageant avec ladite Edwige l'affiche de la pièce de Françoise Dorin,  « Les Bonshommes », sur les planches du Palais-Royal.
Edwige Feuillère, en bonne cabotine qui se respecte, faisant tout pour « voler » les scènes de ses partenaires, Michel Serrault fit un soir une sortie de scène tonitruante, en éructant un « Elle fait chier la vioque ! », qui sera entendu jusqu’aux premiers rangs.
Notre prima dona ne lui pardonna jamais complètement cette peu discrète allusion aux « quelques années qui les séparaient » -- 21 ans pour être exacte !

Nous pouvons donc imaginer très sérieusement une sorte de règlement de compte à l’amiable en nourrissant les excès de Zaza des tics de la chère Edwige. Et maintenant, la preuve par l’image :

Pièce numéro 1 :





Le haussement de sourcil rêveur qui accompagne le « Quand finira-t-elle ?... » me rappelle indubitablement ceci :




Pièce numéro 2 :

Quant à cette supplique au commandant Ladoux...


... elle m’en rappelle une autre de Zaza, faite également pour attendrir un chef du contre-espionnage :



Donc, on récapitule :
1)






2)




Edifiant non ?...
… Non ???




[1] Rire diabolique teinté d’un voile d’ironie

[2] Idem