L'historien du cinéma, chroniqueur et collectionneur David Del Valle m'a aimablement autorisée à traduire un chapitre de son livre "Lost Horizons, Beneath the Hollywood Sign" (Bear Manor, 2010) à l'intention des lecteurs de Mein Camp. J'ai déjà dit tout le bien que je pensais de cet ouvrage ici. Il ne me fut pas facile de sélectionner un chapitre en particulier, tant le volume fourmille d'évocations croustillantes. J'ai finalement opté pour le portrait de Samson De Brier, personnage méconnu en France, sorcier d'opérette, folle cinglante, et pique-assiette patenté.
Enjoy !
BBJ
David Del Valle, devant une affiche (signée Philippe Druillet)
du "Frisson des vampires " de Jean Rollin
SAMSON DE BRIER
par David Del Valle
Hollywood est célèbre pour avoir propagé au fil des ans de nombreux mythes sur
ses résidents, glorieux ou infâmes. Durant les 25 ans que j’appelle « mes
années Beverly Hills », j’ai directement assisté à l’élaboration d’un bon
nombre de ces mythes.
Je ne me souviens plus de la première fois où j’ai posé le regard sur cette
petite créature aux cheveux blancs, connue ici et là sous le nom de Samson De
Brier, qui, sous un certain angle, me semblait l’exacte réplique d’une sorcière
de l’époque de Matthew Hopkins (bien que
Kenneth Anger l’envisageât plutôt sous
les traits du vieux sorcier dont Mickey était l’apprenti dans
Fantasia).
Concernant l’aspect de Samson De Brier, la comparaison ultime était toujours
une référence à l’occulte, ce qui semble légitime si l’on considère
l’atmosphère dans laquelle ces gens travaillaient et évoluaient.
En rassemblant mes souvenirs à son propos, je m’aperçois qu’il me faut révéler,
par souci d’exactitude, avoir vu ma première photo de Samson dans une revue
d’épouvante – quoi d’autre ? C’était au début des années 1960, dans l’un
des premiers numéros de « Famous Monster of Filmland » de Forrest J.
Ackerman ; je devais avoir une douzaine d’années. Ackerman proposait habituellement
des « photos mystères » dans chaque numéro ; ainsi publia-t-il cette
photo terrifiante d’une créature démoniaque aux ongles démesurés, vêtue de ce
qui ressemblait à un linceul brodé d’une toile d’araignée. Ackerman désignait
cette photo comme extraite d’une scène du « Fantôme de la Grande
Roue », comme s’il s’agissait d’un film perdu de l’auteur de «
LaFoire des Ténèbres ». Je n’ai jamais oublié cette image, et il me fallut
de nombreuses années pour découvrir qu’elle était en fait un photogramme de
L’Inauguration
du Dôme du Plaisir de Kenneth Anger. Je me souviens comme d’un moment
proustien du jour où je vis finalement le vêtement pour de vrai, derrière une
vitrine poussiéreuse dans le boudoir de Samson.

Avant d’aller plus loin, je dois vous avertir que cet article contiendra
quelques révélations dommageables pour ceux qui idéalisent la mythologie
entourant le cinéaste d’avant-garde Kenneth Anger, ainsi que le cercle d’amis
hollywoodiens qu’il rassembla autour de lui de façon très concertée. Je confesse
avoir été de ceux qui se pâmaient à l’idée de rencontrer certains de ces
personnages ; à l’époque le sens de l’expression : « Prends
garde à tes souhaits » m’échappait quelque peu. S’il vous arrive de lire
quelques-unes de mes observations sur cette période, vous ne manquerez pas de
constater que je devins pour le moins « désenchanté » quant à la
réalité des mythes entourant ces singuliers dilettantes, pétris de cruelles
intentions et cernés de faux amis.

L’idée de déjeuner et de frayer avec les personnages de
L’Inauguration du
Dôme du Plaisir est sans doute excitante sur le papier. J’étais né trop
tard pour avoir rencontré la plupart des sources d’inspiration de Kenneth
Anger, comme La Bête 666
Aleister Crowley (également connu sous le sobriquet de
« l’Homme de Plus Dépravé du Monde »), Sergueï Eisenstein (cinéaste
de renommée mondiale et l’un des dieux du septième art), ou Jean Cocteau, tous
d’authentiques génies dans leur domaine. J’en vins néanmoins à côtoyer trois
des personnages de
L’Inauguration du Dôme du Plaisir : son réalisateur
Kenneth Anger, qui jouait Hécate dans le film, Curtis Harrington, qui incarnait
« l’esclave » sous un maquillage à la Caligari, et le sujet de
ce chapitre, Samson De Brier, à qui Kenneth confia trois rôles : Lord Shiva,
la Grande Bête, et Osiris.
C’était la demeure de Samson et son cercle social qui le rendaient
intéressant pour Anger et la réalisation de son film, et non une quelconque
accointance artistique. Je réalisai plus tard que la célébrité de Samson et des
personnalités qui traversèrent sa vie reposait sur leur côté artificiel et
superficiel, plutôt que sur un accomplissement artistique quelconque.

Tout commença à l’époque où je fis la connaissance de
Curtis Harrington et
Kenneth Anger, probablement autour de 1976. Samson est bien sûr un personnage
plutôt qu’un être réel ; l’auto-création d’un courtisan hollywoodien
vieillissant, qui n’ignorait pas que le temps jouait en sa faveur, surtout s’il
survivait aux témoins de sa vie.
Selon Sam (ainsi que j’avais coutume de l’appeler), ses débuts à Hollywood
furent ceux d’un jeune homme débarquant de la côte Est (
via Paris) sous
le nom d’Arthur Jasmine, décidé à tout découvrir de la ville pervertie et à
écrire sur elle à la manière d’
Elinor Glyn, pour des lecteurs disposés à gober
les hyperboles sur les premiers jours des « fantastiques années 20 ».
D’après son neveu, Antonio R. Modica, « Arthur Jasmine » était le nom
sous lequel Sam désirait être publié. Il semble qu’il rencontra alors la légendaire
Alla Nazimova, qui lui confia immédiatement le rôle bref mais marquant
d’Herodias dans sa fameuse version gay de la "Salomé" d’Oscar Wilde – dont les
décors spectaculaires étaient grandement inspirés par les brillantes
illustrations de Beardsley.
Personnellement, je doute que Sam figure réellement dans le film. Je trouve
fascinant que Kenneth Anger et lui soient tous deux apparus, sous des aspects
si juvéniles, dans des films où leur présence ne peut plus être attestée par
personne. Pour l’anecdote, Kenneth Anger a toujours prétendu qu’il jouait le
Prince Changelin dans le film de Max Reinhardt,
Le Songe d’une nuit d’été
(1935). Il faut cependant garder à l’esprit que le même homme affirmait en
interviews avoir été sodomisé par Puck (Mickey Rooney) dans l'œuvre en question
(hors caméra, bien sûr). Que faut-il croire quand la messe est dite ?

Selon son neveu, Sam gagna sa vie en tant qu’infirmier dans un asile de
fous, puis en tant que logeur. La seule vérité avérée sur Sam et sa célébrité
présumée concerne la période des années 1950-60, et peut-être le début des
années 1970, quand sa maison hollywoodienne abritait un salon où des artistes
partageant les mêmes idées pouvaient se rencontrer et échanger. Il attira
réellement chez lui des stars comme Marlon Brando, ainsi que des membres de
l’intelligentsia de Los Angeles, comme
Anaïs Nin. Sam devait être une personne
assez différente à l’époque, et j’aurais préféré, pour ma part, avoir connu ce
Sam au lieu de la version frelatée que je vais immortaliser ici. Les commérages
accumulés durant ces jours glorieux lui servirent de passeport pour un nombre
infini de soirées hollywoodiennes auxquelles il fut invité des années durant.
A l’époque où je connus Sam, les salons appartenaient à un lointain passé,
et ce qui le maintenait dans le circuit des agapes était sa participation au
légendaire L’Inauguration du Dôme du Plaisir (1954) de Kenneth Anger –
qui fut d’ailleurs tourné dans sa demeure délabrée de Vine Street, El Centro,
un quartier minable et dangereux de Hollywood. Le film embellit l’endroit plus
qu’on ne l’imagine ; lorsque vous entriez chez Sam, peu de choses
pouvaient vous convaincre qu’il avait été tourné là. Concernant sa demeure,
tout ce que vous trouverez dans l’histoire de Hollywood sera invariablement une
note en bas de page dans la filmographie de Kenneth Anger.
Anaïs Nin dans Inauguration of the Pleasure Dome.
Il me semble que Sam vint chez moi pour la première fois à l’occasion
d’une party, aux environs de 1977, quand je commençais à rencontrer assidûment
Curtis Harrington à son domicile ou au mien. Sam apparut un soir dans mon
appartement et s’installa dans un coin du salon, sur une vieille chaise
espagnole ayant toute l’apparence d’un trône. C’est là que « La
Perversa », ainsi que Curtis Harrington se plaisait à l’appeler, pérora
durant cette première soirée. Il arborait un antique collier en forme de
dragon, qui lui seyait curieusement bien. Au début, il me plut. Après tout,
c’était un personnage, et il conservait un charme entretenu par des années
passées à raconter aux gens ce qu’ils voulaient entendre. Je suppose que Sam
cherchait à comprendre pourquoi Curtis acceptait si souvent mes invitations, et
certainement souhaitait-il intégrer mon cercle d’amis, essentiellement
constitué de jeunes et nouveaux visages – qui aurait pu l’en blâmer ?
A Hollywood, la célébrité est une drogue ; toutes les personnes que je
connaissais l’absorbaient sous une forme ou une autre. Kenneth Anger aimait et
méprisait à la fois Hollywood, tandis que Curtis Harrington apprenait à
travailler au sein du système. Sam exploita ses relations avec chacun d’eux
pour évoluer dans leurs cercles, quand ceux-ci lui convenaient. Après tant
d’années de réseau, il avait acquis son propre entourage de vieux amis
hollywoodiens, fascinés par cet homme d’une causticité affichée, dont
l’existence se bornait à offrir le reflet d’autres personnes. Sam désirait
rencontrer des gens plus jeunes ; il souhaitait faire l’expérience du
Hollywood d’alors, qui évoluait bien au-delà de ses aptitudes à le suivre.
En songeant aux relations de Sam, Curtis et Kenneth, je m’aperçois qu’ils
avaient tous un point commun : ils se détestaient de manière égale. Curtis
entretenait une antique querelle avec Kenneth, et vice versa. Je me souviens
que chacun d’eux me priait de ne pas discuter de l’un en présence de l’autre.
Malheureusement, ils oublièrent de le demander à Sam, qui attisait le feu entre
eux, commérant auprès de chacun, puis se rendant à des dîners mondains et
raillant leurs défauts respectifs. Au terme de sa longue et fastidieuse
existence, Sam n’admirait et ne respectait plus personne. Ce qui me déplaisait
le plus chez lui était sa déloyauté envers ceux qui avaient initialement
contribué à son intégration dans la société hollywoodienne.

Samson De Brier dans Inauguration of the Pleasure Dome
Je voyais probablement Sam plus fréquemment que de coutume lorsqu’il permit à
Kenneth Anger de louer les pièces en façade de sa maison, tout en déclarant
qu’il « passerait sans doute le reste de sa vie à le
regretter ». La maison en elle-même était assez grande pour accueillir la
collection sans cesse croissante de
mémorabilias cinématographiques
détenue par Kenneth, sans parler des livres, cassettes, antiquités et costumes
servant à ses travaux en cours. Kenneth connaissait une période faste
financièrement, ce qui était mauvais signe, car il se vantait d’être dépensier
et s’y connaissait en la matière, croyez m’en ! A peine installé, il
entreprit de refaire la décoration dans les grandes largeurs. Il commença par
repeindre les pièces dans différentes couleurs, comme celles du château du « Masque de la mort rouge » d’Edgar Poe. Il installa des tapis bleu nuit, et
parsema méticuleusement le plafond d’étoiles et de planètes d’or et d’argent,
complétant l’effet par un éclairage expert (comme seul un réalisateur peut le
faire). Après avoir dédié une pièce à son premier amour, Rudolph Valentino, Ken
se trouva parfaitement opérationnel. Il s’était aménagé son « dôme du
plaisir », et il ne lui restait qu’à y recevoir Lucifer. En moins de deux
mois, Kenneth dégotta l’individu idoine en la personne d’un étalon de
vingt-deux ans, ex-Marine très doué pour la vente de drogues, qu’il installa à
demeure. L’heureux couple acheta un chien particulièrement coûteux, dont j’ai
oublié la race – assurément exotique.
Durant ces semaines de béatitude domestique, Kenneth affronta deux problèmes
majeurs. A New York, son racisme était devenu ingérable, et il atteignit sa
pleine mesure à Los Angeles. Il se retrouva bientôt prisonnier de la maison dès
la nuit tombée, pour s’être mis à dos un gang Latino qui avait tué son chien et
souillé son porche. Bien sûr, cela rendait Sam assez soucieux. Non qu’il
réprouvât l’attitude de Kenneth ; il s’appliquait seulement à masquer ses
vrais sentiments, surtout auprès d’un voisinage qui, déjà à l’époque (1988),
était plus qu’à moitié Latino. Les autres tracas de Kenneth concernaient son
compagnon : l’ex-Marine fut surpris vendant de la drogue aux abords de la
Hollywood High School et fut arrêté. Par bonheur, je connaissais un avocat gay,
Harry Weise, que nous avions rencontré sur le tournage de
Sextette avec
Mae West. Harry fit des miracles : le gosse fut finalement libéré et
regagna le Midwest. Ce drame eut des conséquences sur Kenneth ; au bout de
six mois, il quitta la maison qu’il avait redécorée à coup de milliers de
dollars, laissant Sam gémir sur le fait qu’ « absolument personne ne louerait
l’endroit maintenant ». Cet incident jeta sur leur longue relation un
froid qui persista presque jusqu’à la mort de Sam.
La maison de Samson De Brier
J’ai toujours été stupéfait que tant de gens intelligents rencontrés durant
mon séjour à Hollywood soient incapables de déceler ce que des personnes comme
Samson ont de superficiel. Par exemple, l’une des choses les plus remarquables
au sujet de Sam et de sa postérité étaient les salons mondains qui firent sa
réputation. La demeure dans laquelle se tinrent tant de ces prestigieux salons
était devenue semblable au hall où Miss Havisham devait donner son banquet de
mariage – une ruine.
(1)
Je revois encore la cambuse. Comme il louait les pièces de façade et n’y
avait jamais vécu, l’arrière de la maison ressemblait à une bicoque dans
quelque coin paumé des Ozarks, avec un porche encombré d’énormes empilages
d’ordures et de vieux journaux, dont rien ne présageait de la diminution
prochaine. La cuisine était l’une des choses les plus crasseuses que j’aie
jamais vues, avec un évier tellement rempli de saletés qu’il me paraissait
inconcevable que Sam y préparât encore des repas.
Selon la rumeur, Sam et quelques-uns de ses amis avaient formé une
organisation secrète qui trouvait du logement et du travail pour les individus
persécutés durant l’ère McCarthy, quand les comédiens, les scénaristes et les
réalisateurs étaient
blacklistés sur la suspicion d’être des sympathisants
communistes et des homosexuels. C’est alors que ses accointances avec des
acteurs et des actrices donnèrent naissance à ses salons. J’aurais aimé
connaître ce Sam, car celui que j’ai côtoyé n’aurait jamais été un martyr pour
les droits gay.
Les journaux de Los Angeles présentaient parfois Sam comme « la version
américaine de
Quentin Crisp ». Crisp était une personnalité brillante, une
icône gay comme nous n’en verrons probablement plus jamais. En comparaison, Sam
n’était pas homme à affirmer sa sexualité, et il ne défendait jamais autre chose
que son ego. Sa qualité propre était son imagination, et sa capacité à voir du
génie en autrui.
Quentin Crisp
J’ai toujours aimé l’anecdote que mon ami Richard Lamparski m’a racontée au
sujet d’une rencontre qu’il essaya d’organiser entre Sam et son prétendu
homologue. Crisp, qui donnait son one man show à Los Angeles, eut l’extrême
obligeance de rogner sur son emploi du temps pour venir prendre le thé chez
Sam. Quand le grand jour arriva et qu’ils firent le pèlerinage jusqu’à sa
demeure, ils ne le trouvèrent nulle part. Sam ne pouvait se résoudre à saisir
une grande occasion quand elle frappait à sa porte. Il avait passé toute sa vie
à prétendre qu’il était célèbre et excentrique, mais il savait au fond de lui-même qu’il n’était pas Quentin Crisp.
Sam tenait quotidiennement un journal, tout noirci de son écriture
arachnéenne, et je suis convaincu que si on s’attelait sérieusement à son
déchiffrage, il s’avérerait assez proche de celui d’Andy Warhol, bourré
d’observations désobligeantes sur des personnes qui croyaient être ses amis. De
son vivant, Sam se vantait toujours de sa publication prochaine, mais elle ne
se produisit jamais, et c’est peut-être tant mieux – bien que cela eût sans
doute jeté quelque lumière, probablement artificielle, sur ce qu’il s’imaginait
être. Steven Arnold est un autre artiste qui tomba sous le charme de « La
Perversa ». Je revois comme si c’était hier Steven assis aux pieds de Sam,
dans le parloir bondé et poussiéreux, chichement éclairé par deux valeureuses
ampoules de 40 watts, tandis que Sam lisait les passages favoris de son
journal. Bien sûr, il devait s’agir de l’épisode parisien du début des années
1920, rempli de références à une idylle entre De Brier et André Gide, qui
mourut en 1951. Je n’ai jamais trouvé de preuve de cette relation ailleurs que
dans le journal ; une fois de plus, le temps s’opposa à l’éclosion de la
vérité (je dois signaler qu’après la mort de Sam, son neveu prétendit détenir
une lettre de Gide authentifiant cette idylle, qu’il avait confiée à un ami de
Sam possesseur d’une bibliothèque composée d’auteurs gay, et que la lettre fut
vendue plus tard aux enchères chez Christie’s).

André Gide
Je suis convaincu en revanche qu’il connut le tragique Ramon Novarro,
puisqu’il vivait à Hollywood à la même époque. Quant à savoir s’il côtoya
également les deux prostitués qui tuèrent Novarro, cela risque de demeurer un mystère. J’ai toujours été surpris que Kenneth n’ait jamais mentionné Sam dans
aucun de ses livres sur Hollywood, dans la mesure où il devait sans doute
détenir quelques potins d’un grand intérêt pour le redoutable auteur des deux
volumes de « Hollywood Babylon ».
Lorsque Sam mourut en avril 1995, il résidait au 6026 Barton Avenue depuis
cinquante ans, et n’y avait pas fait le ménage une seule fois depuis que les
salons avaient cessé d’exister, au début des années 1970. Il y avait des
reliques partout, certaines de quelque valeur, d’autres trop ridicules pour s’y
intéresser. Le costume qu’il portait dans
L'Inauguration du Dôme du Plaisir
était exposé dans une vitrine, mais il se trouvait là depuis si longtemps que
je doute qu’il pût en être sorti sans tomber en lambeaux. Il y avait
incontestablement des antiquités, mais couvertes de poussière et de crasse, et
un tas de choses étaient empilées les unes sur les autres. Sam vivait vraiment
comme une clocharde, collectionnant les bons de réduction et ne dînant qu’aux
frais d’autrui. Il dormait dans une petite pièce près du parloir, dans un lit
chinois rouge et or qui avait dû appartenir à Anna May Wong en 1915. Il gardait
une arme chargée, tout aussi antique, près de son lit. Il craignait les
cambrioleurs et prétendait qu’elle fonctionnait. Sa demeure devait être
charmante quand il l’acheta soixante-dix ans plus tôt, mais le voisinage était
devenu si turbulent qu’on pouvait entendre des fusillades presque chaque nuit.
Miraculeusement, il ne fut jamais cambriolé ni molesté durant toute l’époque où
il y résida. On raconte qu’il sortait de sa maison pistolet en main, le
balançant à la vue des voisins en hurlant : « Vous l’avez
vu ? », avant de retourner dans sa maison. Il imaginait que personne
ne l’embêterait en sachant qu’il avait une arme et était assez cinglé
pour s’en servir. Quoiqu’il en soit, c’est un miracle que les voyous du coin
lui aient fichu la paix. Il est tout aussi miraculeux qu’il n’ait pas disparu
en flammes comme une sorcière de Salem, car il fumait autant que Bette Davis un jour de relâche.

Il fut un temps, au début de nos relations, où j’emmenais Sam à des
projections réservées aux professionnels dans divers endroits de la ville – du
moins jusqu’à une nuit particulière où nous vîmes un film de John Waters aux
Studios Gower. Je dois signaler que Sam ne se gênait pas pour engueuler
quiconque lui cassait les pieds. Généralement, lorsqu’il demandait à quelqu’un
de se tenir tranquille durant une projection, rien de grave n’en résultait.
Néanmoins, à cette occasion, il se trouva derrière
Pat Ast, une actrice obèse,
bruyante, et parfois sérieusement biturée, sur la liste noire de qui je
n’aurais pas aimé me trouver.
Pat était assise avec son groupe d’amis, et ses
cheveux étaient crêpés haut sur sa tête, aussi Sam voulut-il changer de place,
ce qu’il fit, dans la même rangée, me laissant à un ou deux fauteuils de lui.
Durant le film, Pat ne cessait de parler à ses amis lors des scènes
importantes, ce qui semblait ne déranger personne à l’exception de Sam. Vers
les vingt dernières minutes du film, Sam atteignit les limites de sa patience
et lui dit de
boucler sa putain de gueule et de regarder
le putain de film. Les
cent trente kilos de Pat pivotèrent vers le récrimineur. Elle constata qu’il
s’agissait d’un vieillard, mais s’en ficha éperdument et lui rétorqua de
fermer
sa putain de gueule, en ajoutant qu’elle était Miss Pat Ast. Sam
répliqua du tac-au-tac, « Vous ne seriez pas plutôt Miss Fat
Ass ? » (Gros cul) Dès lors, le film cessa d’être le centre
d’attention du public. Je parvins à entraîner Sam vers la sortie, puis jusqu’à
ma voiture.
Il ne cessait de me demander si je connaissais
cette grosse gouine, mais je
lui dis de ne plus y penser.
Je crois que ce fut la dernière projection où j’emmenais la Perversa.
J’étais devenu las de l’impolitesse et des mauvaises manières auxquelles il
s’estimait autorisé par son âge, et par le fait que personne ne l’avait jamais
attaqué physiquement durant toute sa vie. Rien à voir avec Quentin Crisp, qui
fut si souvent molesté par simple refus de dissimuler son homosexualité, quel
que soit le risque encouru. Peut-être que son statut de rentier à Hollywood, où
il ne s’aventurait jamais sans escorte, n’était pas sans rapport avec la chance
insolente de Sam.
Il y a quantité d’histoires que je pourrais raconter à son propos, et qui
finissent toutes de la même façon. Oui, sa fréquentation était parfois une
sacrée aventure, et il démontrait occasionnellement un humour féroce dans ses
observations sur Hollywood. Je crois que ce qui me dérangeait le plus dans
notre relation était de ne jamais savoir s’il était un véritable ami ou non.
Finalement, cela devint rédhibitoire.
Lorsqu’il mourut le 1
er avril 1995, une date qui ne manquait pas
d’à-propos
(2), Curtis Harrington m’apprit que Sam avait à
peu près cinq millions de dollars en banque (le neveu de Sam contesta cette
assertion et affirma que ses biens étaient largement inférieurs) ; il avait
néanmoins vécu une vie de misère dans une maison crasseuse, entouré d’objets
trop poussiéreux pour être vus et appréciés.
Quand cette quantité de poussière sera finalement retombée sur notre homme,
je suppose que sa mémoire demeurera liée à Kenneth Anger, qui n’est certes pas
sans défauts, mais reste une figure majeure du cinéma du XXème siècle. Ainsi
Samson De Brier obtiendra-t-il finalement cette note en bas de page de
l’Histoire, comme l’homme qui loua sa maison à Kenneth Anger pour y tourner son
film, et qui joua trois rôles dans ce que l’on considère aujourd’hui comme un
film d’art essentiel :
L’Inauguration du Dôme du Plaisir. Au
fronton de notre mémoire s'étandra l’inscription : « Samson De Brier
dans les rôles de Lord Shiva – Osiris et La Grande Bête ».
L’autre jour, j’ai découvert sur le web que la maison où Sam vécut durant
sept glorieuses décades est à vendre. Elle est estimée à plus d’un million de
dollars, malgré l’épouvantable voisinage. L’avis de vente décrit la maison en
ces termes : « Ancienne demeure du célèbre sorcier Samson De Brier.
Acquérez cette relique de l’époque pré-hippie, quand Hollywood était peuplée de
monstres de foire ».
Je ne saurais mieux dire.
(1) : Miss Havisham est la vieille fille du roman de Charles
Dickens, « Les Grandes espérances ».
(2) : Aux Etats-Unis, le 1er avril est appelé « Le Jour
des Dupes ».