"J'admets que le Camp est terriblement difficile à définir. Il faut le méditer et le ressentir intuitivement, comme le Tao de Lao-Tseu. Quand vous y serez parvenu, vous aurez envie d'employer ce mot chaque fois que vous discuterez d'esthétique ou de philosophie, ou de presque tout. Je n'arrive pas à comprendre comment les critiques réussissent à s'en passer."


Christopher ISHERWOOD, The World in the Evening

"Le Camp, c'est la pose effrénée, l'affectation érigée en système, la dérision par l'outrance, l'exhibitionnisme exacerbé, la primauté du second degré, la sublimation par le grotesque, le kitsch dépassant le domaine esthétique pour intégrer la sphère comportementale."

Peter FRENCH, Beauty is the Beast



lundi 26 mai 2014

MACADAM (1946)

SPÉCIAL FÊTE DES MÈRES / French Camp 

par Valentine Deluxe



Vous ai-je déjà parlé de l’hôtel "Bijou" de Madame Rose ?... Non ?... Pas possible !
Eh bien, réparons sans tarder ce malencontreux oubli.
L’hôtel Bijou est un établissement de premier ordre. Eau et gaz à tous les étages, une clientèle triée sur le volet, et tout ce que vous êtes en droit d'attendre du confort moderne.
Bon, bien sûr, il y a les mauvaises langues, toujours promptes et agiles à vous broder une réputation, de préférence "déplorable".
C'est que l’hôtel Bijou de Madame Rose est... comment trouver le mot juste ?...
Permettez-moi d'appeler à la rescousse une amie très chère, qui m'avait déjà tirée d'un pareil embarras lors de la 100ème chronique de notre auguste blog :
L’hôtel Bijou donc, c'est...




Pour l'anecdote -- si vous me permettez la digression --, cette vénérable maison est tout droit sortie des cartons à dessins du génial Jean d'Eaubonne, un des plus grands (et des plus injustement oubliés) décorateurs du cinéma français, roi de la perspective forcée et du trompe-l’œil.


 De nuit comme de jour, l’hôtel Bijou est une merveille !

Pour régenter une maison de ce niveau et lui permettre de maintenir son standing ainsi que sa réputation -- tout ça sans guide Michelin ni trip advisor --, il fallait une poigne de fer, un esprit éclairé et un administrateur hors pair.
Autant de qualités dont Madame Rose est amplement pourvue !
Madame Rose, c'est une femme de tête, une femme-cheval, une femme à qui il ne faut pas en conter... sous peine qu'il vous arrive des bricoles.
Bref : une femme "comme ça" ! (geste)
Et qui mieux que Françoise Rosay pouvait incarner de façon plus mémorable cette grande (et large) dame ?... Si vous trouvez, n'hésitez pas à m'envoyer un texto, parce que moi, je cherche encore !






Catherine de Médicis, tenancière de 
l'auberge rouge 
ou de l’hôtel bijou: 
qui oserait encore parler de "sexe faible" dés que paraît 
Françoise Rosay ?






Comme je vous sens un peu sceptiques, je vous propose de nous rendre derechef sur le terrain.
Le terrain, en l'occurrence, c'est le "MACADAM" de Marcel Blisten et Jaques Feyder, extravagant melting-pot brassant à peu près tous les genres en vogue à l'époque : le mélodrame, la comédie de mœurs, le drame social et le film policier !
Maintenant, regardez comment notre Madame Rose mène tout son petit monde à la baguette : les pique-assiettes, les mégoteurs et les fauchés, elle ne les a résolument pas à la bonne ; ils peuvent numéroter leurs abattis quand ils ont le malheur de croiser sa route !
Avant de lancer la bobine, remarquez comment Madame Rose/Françoise Rosay, pour sa première apparition dans le film, sait -- comme toute grande dame qui se respecte (voir les exemples donnés jadis dans ces colonnes) -- se  réserver une entrée en scène, très... très... très "Grande Dame" quoi !



Bon, c'est vrai, il y a bien cette vilaine histoire de mari trucidé... C'était pas malin non plus de tenir tête à Mme Rose, précisément un jour où elle avait les nerfs plus forts que le sang et qu'elle souhaitait fermer boutique  (une parfumerie au kilo) sur une faillite frauduleuse. 
Et oui, Môsieur avait des principes !... un emmerdeur quoi !...
Tout ça, évidemment, aurait pu faire du tort à Madame Rose, car les gens, faut que ça cause, que ça cancane, que ça ragotte.
Mais il en faut davantage pour écorner la réputation de notre Sainte matrone -- qui, l'un dans l'autre, a plutôt la cote dans le quartier :


Certes, il y a les enfants... c'est bien là le problème...
Car en effet, on en viendrait presque à oublier la thématique du jour : c'est la Fête des Mères !
Madame Rose, avant d'être une taulière de première, est aussi une maman d'une imparable dignité et au cœur débordant d’amour et d'affection, comme toutes celles que nous célébrons ici chaque année depuis 4 ans !
Et comme d'hab', le caillou dans la godasse c'est... ?
Réponse collégiale attendue : LA FILLE!!! (encore et toujours!)




Une teigneuse, une souillon, une pimbêche, toujours à accabler de reproches sa pauvre génitrice, sous le fallacieux prétexte qu'elle doit se farcir le ménage du galetas. Elle oublie, cette vilaine bête, que les tâches ménagères ne sont pas sans noblesse, et que Madame Rose ne peut quand même pas être au four, au moulin et à la buanderie !... Diantre ! Elle a un commerce à faire tourner (et surtout un rang à tenir !)
Aussi, je ne vous dis pas l'ambiance à table....
Madame Rose, c'est pas un problème, bonne vivante, toujours le mot pour rire et la main sur le goulot , c'est une vrai boute-en-train... Mais la môme pisse-vinaigre, quelle plaie, je vous jure !... Y a des baffes qui se perdent !!!




Pour ma part, j'estime que Madame Rose a bien du mérite. Il lui en a fallu de la patience pour ne pas la noyer quand elle était gosse, cette raclure de bénitier.
Elle pourrait grimper sur la table pour lui reciter une poésie, en finissant par une jolie révérence et un solennel...             
"Bonne fête maman!"
(encore heureux qu'on est là !)

SALOME (1953)

"Stupeur et tremblements (de menton)"

SPÉCIAL FÊTE DES MÈRES

par Valentine Deluxe








Bien, maintenant pour notre seconde ode à l’institution maternelle, nous devons d'abord nous élever quelque peu dans l’échelle sociale.
C'est même carrément un monte-charge qu'il nous faudrait pour faire pareil saut, car nous allons passer en un claquement de doigts impeccablement manucurés, des bas-fonds des faubourgs parisiens aux hautes sphères du pouvoir de l'antique Galilée.
Adieu balatum et formica de l’hôtel Bijou, vive les ors et les marbres du palais d’Hérode-le-Grand !

Laissez-moi donc vous présenter une mère (et une famille)  tout ce qu'il y a de moderne.
Hérodiade, petite fille du ci-plus-haut nommé Hérode-le-Grand, et concubine "en seconde noce" - si j'ose dire - de Hérode Antipas (dit "le petit" par les médisants).

Là où nos tourtereaux font preuve d'une foudroyante audace,  c'est que l'un et l'autre n'ont point eu la sagesse d'attendre un quelconque veuvage pour tomber dans les bras l'un de l'autre.
... Ne parlons même pas de divorce, il n'existait pas en 28 après J-C !
Et Hérodiade de passer,  d'un bon d'un seul, sans PACS ni trompette, du lit conjugal, encore tout moite et tout chaud de ses ébats avec Herode Boëthos, à la  royale couche de son tétrarque de beau-frère (donc le frère de son mari, qui se trouve être aussi son oncle !!!)
De plus, comme il faut bien prendre l'arbre avec ses branches, notre famille recomposée doit aussi compter sur le fruit des entrailles (volages) de Madame Hérodiade ; une grande gigasse dégingandée du nom de Salomé .
Very very "2014" comme situation parentale, vous ne trouvez pas ?

Hérodiade, une femme qui savait recevoir !

Pour vous dépeindre cette touchante saga familiale, on n'a pas regardé à la dépense et c'est un régal que de retrouver dans les affliquets chatoyants* d'Hérodiade, l'immense Judith Anderson ("Rebecca", "La Chatte sur un toit brûlant", etc.)
Elle se pose ici en championne toutes catégories du tremblement de menton, afin de nous exprimer, tantôt la dignité outragée, tantôt l'expression de quelques machiavéliques complots qu'elle est en train d'ourdir.
La chair de sa chair n'est autre que la sculpturale et vertigineuse Rita Hayworth, qui a l'air ici de faire au moins 3 têtes de plus qu'Esther Williams !
Quant au concubin, beau-père, oncle et grand-oncle de ces dames (ouf ! Accrochez-vous à l'arbre généalogique, je retire l’échelle !), nous avons droit à un Charles Laughton  plus cauteleux et geignard que jamais, toujours prêt à cacher dans un de ses multiples et adipeux mentons, les  concupiscentes pensées qu'il nourrit pour sa trop jolie belle-fille.



Charles Laugthon et Rita répétant une 1ère version de la danse des 7 voiles
(curieusement non retenue au montage).

Et quand je vous dis que notre vaillante Hérodiade a des soucis d'une troublante modernité !
Elle qui avait envoyé sa gueuse de fille au lycée à Rome, pour parfaire une éducation qu'elle voudrait sans tache : bernique !
Voici la vilaine qui revient sous bonne escorte, bannie à jamais comme la dernière des loqueteuses, après avoir fricoté avec le neveux de l'empereur Tibère, et essayé vainement de lui passer la bague au doigt.
La réaction du tonton et divinité vivante fut sans appel : 
Dehors la romanichelle !
Vous qui pensiez que le comble du désespoir serait de voir votre petit dernier revenir de l’école avec un billet du proviseur, écrit au bic rouge, dans son journal de classe, imaginez un peu la déconvenue de notre pauvre Hérodiade !



Et vous croyez que ça ne lui ferait pas encore assez d'emmerdements comme ça ? 
Bien non, elle doit aussi composer avec une sorte de Christine Boutin de l'époque : 
Jean-Baptiste, un hippie crasseux, pas encore saint, qui fait sa bégueule,
 en haranguant les foules de péquenauds dans le désert et sur les places de marchés.
... Les "manifs' pour tous" du premier siècle, quoi !




Saint-jean Baptiste ou Christine Boutin : même discours, même combat!

Notre pauvre chérie, elle voudrait bien se reposer sur les épaules de son Jules, mais non, môsieur, chatouillé par le démon de midi,  est plus enclin à courir la gourgandine qu'à porter secours à sa brune.
Pour être juste, il faut reconnaître que notre Hérodiade, on  la trouverait plutôt au rayon  "ventes rapides" qu'en tête de gondole dans les primeurs. 
Comme on dit dans le métier : "elle a fait la boutique" !



Bon, vous avez déjà bien compris qu'elle ne doit pas s'attendre à ce que sa chiffe molle d'Hérode Antipas ne lève le petit doigt (qu'il a fort boudiné le bougre) pour la défendre des attaques perfides de l'autre illuminé. Mais croiriez-vous qu'elle puisse trouver un peu plus de compréhension chez son p'tit chameau de fille, et surtout un peu d'aide et de soutien dans les coups durs, notre mère-courage du jour ?  
Rien, nada, broquette, que dalle et tintin la balayette !


Oui, enfin, faut quand même vous dire que même si elle nous fait sa mijaurée, elle la fera sa petite danse avec révérence - le suspens est un peu éventé.
Ben oui quoi, si Salomé n’avait exécuté son traditionnel strip-tease biblique, tel que stipulé dans le cahier des (dé)charges, il y aurait eu à tous les coups de la mutinerie chez le spectateur mâle post-pubère dans tous les cinémas de l'époque.
Mais de toute façon, calmons-nous, calmons-nous : en 1953, la danse des 7 voiles ne permit même pas à Salomé/Rita Hayworth de dévoiler son nombril :  le terrible code Hays veillait au grain !

7 voiles mais pas de nombril, comme le code Hays le préconise!

Enfin, encore une fois, nous avons vérifié l'équation mein-campienne que je vous serine chaque année :
Toute saintes qu'elles soient, les mamans n'arrivent jamais qu'à enfanter des petites infections aussi ingrates que méchantes.
Et ces infectes petites rejetonnes ne pourront poser leur candidature à la canonisation qu’après avoir, elles aussi, connu les douleurs de l’enfantement. 
C’est imparable, et ça se vérifie à chaque film que nous vous présentons ici à pareille époque depuis 4 ans maintenant ... et pour les siècles de siècles (amen !)...

Allez, avant de nous quitter, je ne peux résister à vous mettre encore un petit coup de menton de Dame Judith "Hérodiade" Anderson! 
Vous êtes prêts ?... Attention, c'est bref et subtil, à la limite du subliminal... mais c'est tellement bon!...





...Et voilà pour l'édition 2014, à l'année prochaine!




*Pour les collectionneurs, la plus belle des robes, très "new age" de son altesse Hérodiade est en vente en ligne pour la modique somme de 950$,:


mardi 13 mai 2014

LA VEUVE NOIRE (The Black Widow, 1954)


LES BONNES COPINES DE VALENTINE #5
Par Valentine Deluxe

"Couleur par Deluxe", c'est tout dire !

Mes lapins, mes petits chats, mes trésors : comme vous m'avez manqué !
Oui, je sais, votre Valentine adorée a été bien souvent absente ces temps derniers.
C'est que j'ai été fort occupée, entre mon retour sur les planches du casino de Stockay-Saint-George, mon tour de chant au cabaret du "Chat Boiteux" de Bressoux, et ma rubrique culinaire pour le numéro-anniversaire de "Je suis partout" !...

 Valentine dans le grand finalé de la revue "A plumes et à poil !" 
au casino municipal de Stockay-Saint-George.

Mais rassurez-vous, mes obligations mondaines sont derrière moi, et je peux désormais reprendre la barre et m'occuper de vous, lecteurs chéris de nos décadentes colonnes!
Et pour reprendre le collier, je vous propose aujourd’hui de continuer la présentation de mes bonnes,  mes merveilleuses, mes incroyables, mes précieuses copines.
Point de poissonnière aujourd’hui, ni de reine du surgelé, pas plus que de nymphomane atteinte du syndrome de la Tourette, et encore moins de matrone en cache-poussière, non !
Pour célébrer mon retour avec l'apparat que vous êtes en droit d'attendre, nous allons nous élever dans les sphères les plus  glamours de la haute société New-Yorkaise.
Troquons les tabliers en diolène pour les tailleurs Chanel (signés Travilla, mais ne chipotons pas !)

... mais si voyons, vous connaissez Travilla !

C'est que je connais du monde, et pas que du demi !... Une étoile de Broadway, la Sarah Bernhardt de la Grande Pomme : Mademoiselle Carlotta 'Lottie' Marin !
Qu'est-ce que vous dites de ça ? ça vous la coupe, hein ?
Non ???
... comment ça "non" ???
Vous ne connaissez pas la divine Carlotta ?

Son prénom seul devrait vous en fiche plein la vue : toutes les divas qui se respectent se prénomment Carlota. De l'acariâtre cantatrice  du "Fantôme de l'Opéra" de Gaston Leroux, jusqu'à la "survivante" qui entonne le légendaire "I'm Still Here" dans le  "Follies" de Stephen Sondheim.
Tiens, d'ailleurs, avant de poursuivre les présentations, petite pause musicale : Carlotta Campion -- ici sous une des ses plus flamboyantes incarnations, que je vous laisse deviner... -- va nous interpréter sa fameuse "ritournelle des increvables".
(Avertissement :  Je ne peux que vous conseiller l'usage de lunettes de soleil pour regarder la robe de Mlle Carlotta Campion, au risque de vous choper un sévère décollement de la rétine !)


Mais revenons à ma VRAIE copine, Carlotta "Lottie" Marin.
Autant mes précédentes accointances présentées dans cette rubrique étaient vilaines et mal fagotées, autant celle-ci est ravissante, et vêtue à la dernière mode (de 1954, s'entend !).
Et en plus, elle est incarnée par Ginger Rogers !

Ginger Rogers dans sa robe à 35.000$ !

L'ex-partenaire de Fred Astaire était à l'époque sérieusement en perte de vitesse, depuis la fin de son association avec le danseur aux grandes oreilles, et elle ne fut appelée ici qu’après le refus de Tallulah Bankhead (rêvons !) pour qui le rôle fut écrit.
Elle fit néanmoins preuve d'assez d'autorité et de panache pour faire de ce personnage relativement secondaire le point fort de notre film du jour :

"La veuve noire"

Si cet aimable  thriller de Nunally Johnson, on ne peut plus  "technicolorisé", lorgne davantage vers le mélodrame sucré à la Ross Hunter que vers le suspens Hitchcockien, vous pensez bien que pour votre Valentine, c'est loin d'être un défaut !
Carlotta "Lottie" Marin  a tout pour elle : la gloire, la fortune, le talent, et une cour assidue composée du gratin New-yorkais qui vient se presser à ses cocktails.
Il n'y qu'un "mais" que je me dois de vous signaler -- et Dieu sait qu'il a son importance :

Elle possède une langue plus persiflante et venimeuse qu'un cobra !

Il vaut mieux se tenir à une distance respectueuse de la tendre chérie : si jamais vous étiez atteint ne serait-ce que par un postillon de Carlotta "Lottie" Marin, ce serait le choc anaphylactique assuré, suivi d'une septicémie foudroyante !
Edda Hooper en comparaison, c'est Mère Thérésa, Doris Day ou Sainte Thérèse de Lisieux!

Edda Hopper non plus ne perdait jamais une occasion de l'ouvrir 
(... surtout pour dire du mal...)

Car avec Carlotta, même si vous avez la chance de faire partie des "happy few" conviés à ses soirées ("convoqués" serait peut-être un terme plus approprié), cela ne vous mets pas à l’abri des piques à l'arsenic de la chère et peu tendre.


Pour elle, où qu'elle aille, quoi qu'elle fasse, "the world is a stage, the stage is a world", alors en toutes circonstances, il est bon de sourire de ses 56 dents, dont la blancheur n'a d'égal que leur tranchant de lame de rasoir.
Quoi qu'il arrive, il faut poser et déclamer comme si vous deviez distraire une salle de 1 500 spectateurs suspendus à vos lèvres!
Pour Carlotta, tous les moyens sont bons (même et surtout les plus vilains) pour satisfaire un auditoire toujours friand de ses bons mots en forme de coups de poignard.
Regardez-la venir au secours de ses meilleurs amis, empêtrés dans une bien vilaine affaire. En effet, une jeune  ambitieuse a eu la bonne idée de venir se pendre dans leur appartement, en laissant entendre qu'elle l'aurait fait par amour pour ce grand nigaud de Van Heflin. 
Mais pour Carlotta, le respect dû au mort, c'est bagatelle et roupie de sansonnet ! Tout ce qui compte c'est l'attitude, l'effet et les bons mots (fussent-ils confits dans la cigüe et le curare !)


jeudi 3 avril 2014

LA PERVERSA : LE FANTOME DE LA GRANDE ROUE -- Samson De Brier


L'historien du cinéma, chroniqueur et collectionneur David Del Valle m'a aimablement autorisée à traduire un chapitre de son livre "Lost Horizons, Beneath the Hollywood Sign" (Bear Manor, 2010) à l'intention des lecteurs de Mein Camp. J'ai déjà dit tout le bien que je pensais de cet ouvrage ici. Il ne me fut pas facile de sélectionner un chapitre en particulier, tant le volume fourmille d'évocations croustillantes. J'ai finalement opté pour le portrait de Samson De Brier, personnage méconnu en France, sorcier d'opérette, folle cinglante, et pique-assiette patenté.
Enjoy !
BBJ


David Del Valle, devant une affiche (signée Philippe Druillet)
du "Frisson des vampires " de Jean Rollin


SAMSON DE BRIER
par David Del Valle

Hollywood est célèbre pour avoir propagé au fil des ans de nombreux mythes sur ses résidents, glorieux ou infâmes. Durant les 25 ans que j’appelle « mes années Beverly Hills », j’ai directement assisté à l’élaboration d’un bon nombre de ces mythes.
Je ne me souviens plus de la première fois où j’ai posé le regard sur cette petite créature aux cheveux blancs, connue ici et là sous le nom de Samson De Brier, qui, sous un certain angle, me semblait l’exacte réplique d’une sorcière de l’époque de Matthew Hopkins (bien que Kenneth Anger l’envisageât plutôt sous les traits du vieux sorcier dont Mickey était l’apprenti dans Fantasia). Concernant l’aspect de Samson De Brier, la comparaison ultime était toujours une référence à l’occulte, ce qui semble légitime si l’on considère l’atmosphère dans laquelle ces gens travaillaient et évoluaient.


En rassemblant mes souvenirs à son propos, je m’aperçois qu’il me faut révéler, par souci d’exactitude, avoir vu ma première photo de Samson dans une revue d’épouvante – quoi d’autre ? C’était au début des années 1960, dans l’un des premiers numéros de « Famous Monster of Filmland » de Forrest J. Ackerman ; je devais avoir une douzaine d’années. Ackerman proposait habituellement des « photos mystères » dans chaque numéro ; ainsi publia-t-il cette photo terrifiante d’une créature démoniaque aux ongles démesurés, vêtue de ce qui ressemblait à un linceul brodé d’une toile d’araignée. Ackerman désignait cette photo comme extraite d’une scène du « Fantôme de la Grande Roue », comme s’il s’agissait d’un film perdu de l’auteur de « LaFoire des Ténèbres ». Je n’ai jamais oublié cette image, et il me fallut de nombreuses années pour découvrir qu’elle était en fait un photogramme de L’Inauguration du Dôme du Plaisir de Kenneth Anger. Je me souviens comme d’un moment proustien du jour où je vis finalement le vêtement pour de vrai, derrière une vitrine poussiéreuse dans le boudoir de Samson.


Avant d’aller plus loin, je dois vous avertir que cet article contiendra quelques révélations dommageables pour ceux qui idéalisent la mythologie entourant le cinéaste d’avant-garde Kenneth Anger, ainsi que le cercle d’amis hollywoodiens qu’il rassembla autour de lui de façon très concertée. Je confesse avoir été de ceux qui se pâmaient à l’idée de rencontrer certains de ces personnages ; à l’époque le sens de l’expression : « Prends garde à tes souhaits » m’échappait quelque peu. S’il vous arrive de lire quelques-unes de mes observations sur cette période, vous ne manquerez pas de constater que je devins pour le moins « désenchanté » quant à la réalité des mythes entourant ces singuliers dilettantes, pétris de cruelles intentions et cernés de faux amis.


L’idée de déjeuner et de frayer avec les personnages de L’Inauguration du Dôme du Plaisir est sans doute excitante sur le papier. J’étais né trop tard pour avoir rencontré la plupart des sources d’inspiration de Kenneth Anger, comme La Bête 666 Aleister Crowley (également connu sous le sobriquet de « l’Homme de Plus Dépravé du Monde »), Sergueï Eisenstein (cinéaste de renommée mondiale et l’un des dieux du septième art), ou Jean Cocteau, tous d’authentiques génies dans leur domaine. J’en vins néanmoins à côtoyer trois des personnages de L’Inauguration du Dôme du Plaisir : son réalisateur Kenneth Anger, qui jouait Hécate dans le film, Curtis Harrington, qui incarnait « l’esclave » sous un maquillage à la Caligari,  et le sujet de ce chapitre, Samson De Brier, à qui Kenneth confia trois rôles : Lord Shiva, la Grande Bête, et Osiris.
C’était la demeure de Samson et son cercle social qui le rendaient intéressant pour Anger et la réalisation de son film, et non une quelconque accointance artistique. Je réalisai plus tard que la célébrité de Samson et des personnalités qui traversèrent sa vie reposait sur leur côté artificiel et superficiel, plutôt que sur un accomplissement artistique quelconque.


Tout commença à l’époque où je fis la connaissance de Curtis Harrington et Kenneth Anger, probablement autour de 1976. Samson est bien sûr un personnage plutôt qu’un être réel ; l’auto-création d’un courtisan hollywoodien vieillissant, qui n’ignorait pas que le temps jouait en sa faveur, surtout s’il survivait aux témoins de sa vie.
Selon Sam (ainsi que j’avais coutume de l’appeler), ses débuts à Hollywood furent ceux d’un jeune homme débarquant de la côte Est (via Paris) sous le nom d’Arthur Jasmine, décidé à tout découvrir de la ville pervertie et à écrire sur elle à la manière d’Elinor Glyn, pour des lecteurs disposés à gober les hyperboles sur les premiers jours des « fantastiques années 20 ». D’après son neveu, Antonio R. Modica, « Arthur Jasmine » était le nom sous lequel Sam désirait être publié. Il semble qu’il rencontra alors la légendaire Alla Nazimova, qui lui confia immédiatement le rôle bref mais marquant d’Herodias dans sa fameuse version gay de la "Salomé" d’Oscar Wilde – dont les décors spectaculaires étaient grandement inspirés par les brillantes illustrations de Beardsley.
Personnellement, je doute que Sam figure réellement dans le film. Je trouve fascinant que Kenneth Anger et lui soient tous deux apparus, sous des aspects si juvéniles, dans des films où leur présence ne peut plus être attestée par personne. Pour l’anecdote, Kenneth Anger a toujours prétendu qu’il jouait le Prince Changelin dans le film de Max Reinhardt, Le Songe d’une nuit d’été (1935). Il faut cependant garder à l’esprit que le même homme affirmait en interviews avoir été sodomisé par Puck (Mickey Rooney) dans l'œuvre en question (hors caméra, bien sûr). Que faut-il croire quand la messe est dite ?


Selon son neveu, Sam gagna sa vie en tant qu’infirmier dans un asile de fous, puis en tant que logeur. La seule vérité avérée sur Sam et sa célébrité présumée concerne la période des années 1950-60, et peut-être le début des années 1970, quand sa maison hollywoodienne abritait un salon où des artistes partageant les mêmes idées pouvaient se rencontrer et échanger. Il attira réellement chez lui des stars comme Marlon Brando, ainsi que des membres de l’intelligentsia de Los Angeles, comme Anaïs Nin. Sam devait être une personne assez différente à l’époque, et j’aurais préféré, pour ma part, avoir connu ce Sam au lieu de la version frelatée que je vais immortaliser ici. Les commérages accumulés durant ces jours glorieux lui servirent de passeport pour un nombre infini de soirées hollywoodiennes auxquelles il fut invité des années durant.
A l’époque où je connus Sam, les salons appartenaient à un lointain passé, et ce qui le maintenait dans le circuit des agapes était sa participation au légendaire L’Inauguration du Dôme du Plaisir (1954) de Kenneth Anger – qui fut d’ailleurs tourné dans sa demeure délabrée de Vine Street, El Centro, un quartier minable et dangereux de Hollywood. Le film embellit l’endroit plus qu’on ne l’imagine ; lorsque vous entriez chez Sam, peu de choses pouvaient vous convaincre qu’il avait été tourné là. Concernant sa demeure, tout ce que vous trouverez dans l’histoire de Hollywood sera invariablement une note en bas de page dans la filmographie de Kenneth Anger.

Anaïs Nin dans Inauguration of the Pleasure Dome.

Il me semble que Sam vint chez moi pour la première fois à l’occasion d’une party, aux environs de 1977, quand je commençais à rencontrer assidûment Curtis Harrington à son domicile ou au mien. Sam apparut un soir dans mon appartement et s’installa dans un coin du salon, sur une vieille chaise espagnole ayant toute l’apparence d’un trône. C’est là que « La Perversa », ainsi que Curtis Harrington se plaisait à l’appeler, pérora durant cette première soirée. Il arborait un antique collier en forme de dragon, qui lui seyait curieusement bien. Au début, il me plut. Après tout, c’était un personnage, et il conservait un charme entretenu par des années passées à raconter aux gens ce qu’ils voulaient entendre. Je suppose que Sam cherchait à comprendre pourquoi Curtis acceptait si souvent mes invitations, et certainement souhaitait-il intégrer mon cercle d’amis, essentiellement constitué de jeunes et nouveaux visages – qui aurait pu l’en blâmer ?
A Hollywood, la célébrité est une drogue ; toutes les personnes que je connaissais l’absorbaient sous une forme ou une autre. Kenneth Anger aimait et méprisait à la fois Hollywood, tandis que Curtis Harrington apprenait à travailler au sein du système. Sam exploita ses relations avec chacun d’eux pour évoluer dans leurs cercles, quand ceux-ci lui convenaient. Après tant d’années de réseau, il avait acquis son propre entourage de vieux amis hollywoodiens, fascinés par cet homme d’une causticité affichée, dont l’existence se bornait à offrir le reflet d’autres personnes. Sam désirait rencontrer des gens plus jeunes ; il souhaitait faire l’expérience du Hollywood d’alors, qui évoluait bien au-delà de ses aptitudes à le suivre.
En songeant aux relations de Sam, Curtis et Kenneth, je m’aperçois qu’ils avaient tous un point commun : ils se détestaient de manière égale. Curtis entretenait une antique querelle avec Kenneth, et vice versa. Je me souviens que chacun d’eux me priait de ne pas discuter de l’un en présence de l’autre. Malheureusement, ils oublièrent de le demander à Sam, qui attisait le feu entre eux, commérant auprès de chacun, puis se rendant à des dîners mondains et raillant leurs défauts respectifs. Au terme de sa longue et fastidieuse existence, Sam n’admirait et ne respectait plus personne. Ce qui me déplaisait le plus chez lui était sa déloyauté envers ceux qui avaient initialement contribué à son intégration dans la société hollywoodienne.

Samson De Brier dans Inauguration of the Pleasure Dome

Je voyais probablement Sam plus fréquemment que de coutume lorsqu’il permit à Kenneth Anger de louer les pièces en façade de sa maison, tout en déclarant qu’il « passerait sans doute le reste de sa vie à le regretter ». La maison en elle-même était assez grande pour accueillir la collection sans cesse croissante de mémorabilias cinématographiques détenue par Kenneth, sans parler des livres, cassettes, antiquités et costumes servant à ses travaux en cours. Kenneth connaissait une période faste financièrement, ce qui était mauvais signe, car il se vantait d’être dépensier et s’y connaissait en la matière, croyez m’en ! A peine installé, il entreprit de refaire la décoration dans les grandes largeurs. Il commença par repeindre les pièces dans différentes couleurs, comme celles du château du « Masque de la mort rouge » d’Edgar Poe. Il installa des tapis bleu nuit, et parsema méticuleusement le plafond d’étoiles et de planètes d’or et d’argent, complétant l’effet par un éclairage expert (comme seul un réalisateur peut le faire). Après avoir dédié une pièce à son premier amour, Rudolph Valentino, Ken se trouva parfaitement opérationnel. Il s’était aménagé son « dôme du plaisir », et il ne lui restait qu’à y recevoir Lucifer. En moins de deux mois, Kenneth dégotta l’individu idoine en la personne d’un étalon de vingt-deux ans, ex-Marine très doué pour la vente de drogues, qu’il installa à demeure. L’heureux couple acheta un chien particulièrement coûteux, dont j’ai oublié la race – assurément exotique.
Durant ces semaines de béatitude domestique, Kenneth affronta deux problèmes majeurs. A New York, son racisme était devenu ingérable, et il atteignit sa pleine mesure à Los Angeles. Il se retrouva bientôt prisonnier de la maison dès la nuit tombée, pour s’être mis à dos un gang Latino qui avait tué son chien et souillé son porche. Bien sûr, cela rendait Sam assez soucieux. Non qu’il réprouvât l’attitude de Kenneth ; il s’appliquait seulement à masquer ses vrais sentiments, surtout auprès d’un voisinage qui, déjà à l’époque (1988), était plus qu’à moitié Latino. Les autres tracas de Kenneth concernaient son compagnon : l’ex-Marine fut surpris vendant de la drogue aux abords de la Hollywood High School et fut arrêté. Par bonheur, je connaissais un avocat gay, Harry Weise, que nous avions rencontré sur le tournage de Sextette avec Mae West. Harry fit des miracles : le gosse fut finalement libéré et regagna le Midwest. Ce drame eut des conséquences sur Kenneth ; au bout de six mois, il quitta la maison qu’il avait redécorée à coup de milliers de dollars, laissant Sam gémir sur le fait qu’ « absolument personne ne louerait l’endroit maintenant ». Cet incident jeta sur leur longue relation un froid qui persista presque jusqu’à la mort de Sam.

La maison de Samson De Brier

J’ai toujours été stupéfait que tant de gens intelligents rencontrés durant mon séjour à Hollywood soient incapables de déceler ce que des personnes comme Samson ont de superficiel. Par exemple, l’une des choses les plus remarquables au sujet de Sam et de sa postérité étaient les salons mondains qui firent sa réputation. La demeure dans laquelle se tinrent tant de ces prestigieux salons était devenue semblable au hall où Miss Havisham devait donner son banquet de mariage – une ruine. (1)
Je revois encore la cambuse. Comme il louait les pièces de façade et n’y avait jamais vécu, l’arrière de la maison ressemblait à une bicoque dans quelque coin paumé des Ozarks, avec un porche encombré d’énormes empilages d’ordures et de vieux journaux, dont rien ne présageait de la diminution prochaine. La cuisine était l’une des choses les plus crasseuses que j’aie jamais vues, avec un évier tellement rempli de saletés qu’il me paraissait inconcevable que Sam y préparât encore des repas.
Selon la rumeur, Sam et quelques-uns de ses amis avaient formé une organisation secrète qui trouvait du logement et du travail pour les individus persécutés durant l’ère McCarthy, quand les comédiens, les scénaristes et les réalisateurs étaient blacklistés sur la suspicion d’être des sympathisants communistes et des homosexuels. C’est alors que ses accointances avec des acteurs et des actrices donnèrent naissance à ses salons. J’aurais aimé connaître ce Sam, car celui que j’ai côtoyé n’aurait jamais été un martyr pour les droits gay.
Les journaux de Los Angeles présentaient parfois Sam comme « la version américaine de Quentin Crisp ». Crisp était une personnalité brillante, une icône gay comme nous n’en verrons probablement plus jamais. En comparaison, Sam n’était pas homme à affirmer sa sexualité, et il ne défendait jamais autre chose que son ego. Sa qualité propre était son imagination, et sa capacité à voir du génie en autrui.

Quentin Crisp

J’ai toujours aimé l’anecdote que mon ami Richard Lamparski m’a racontée au sujet d’une rencontre qu’il essaya d’organiser entre Sam et son prétendu homologue. Crisp, qui donnait son one man show à Los Angeles, eut l’extrême obligeance de rogner sur son emploi du temps pour venir prendre le thé chez Sam. Quand le grand jour arriva et qu’ils firent le pèlerinage jusqu’à sa demeure, ils ne le trouvèrent nulle part. Sam ne pouvait se résoudre à saisir une grande occasion quand elle frappait à sa porte. Il avait passé toute sa vie à prétendre qu’il était célèbre et excentrique, mais il savait au fond de lui-même qu’il n’était pas Quentin Crisp.
Sam tenait quotidiennement un journal, tout noirci de son écriture arachnéenne, et je suis convaincu que si on s’attelait sérieusement à son déchiffrage, il s’avérerait assez proche de celui d’Andy Warhol, bourré d’observations désobligeantes sur des personnes qui croyaient être ses amis. De son vivant, Sam se vantait toujours de sa publication prochaine, mais elle ne se produisit jamais, et c’est peut-être tant mieux – bien que cela eût sans doute jeté quelque lumière, probablement artificielle, sur ce qu’il s’imaginait être. Steven Arnold est un autre artiste qui tomba sous le charme de « La Perversa ». Je revois comme si c’était hier Steven assis aux pieds de Sam, dans le parloir bondé et poussiéreux, chichement éclairé par deux valeureuses ampoules de 40 watts, tandis que Sam lisait les passages favoris de son journal. Bien sûr, il devait s’agir de l’épisode parisien du début des années 1920, rempli de références à une idylle entre De Brier et André Gide, qui mourut en 1951. Je n’ai jamais trouvé de preuve de cette relation ailleurs que dans le journal ; une fois de plus, le temps s’opposa à l’éclosion de la vérité (je dois signaler qu’après la mort de Sam, son neveu prétendit détenir une lettre de Gide authentifiant cette idylle, qu’il avait confiée à un ami de Sam possesseur d’une bibliothèque composée d’auteurs gay, et que la lettre fut vendue plus tard aux enchères chez Christie’s).

 André Gide

Je suis convaincu en revanche qu’il connut le tragique Ramon Novarro, puisqu’il vivait à Hollywood à la même époque. Quant à savoir s’il côtoya également les deux prostitués qui tuèrent Novarro, cela risque de demeurer un mystère. J’ai toujours été surpris que Kenneth n’ait jamais mentionné Sam dans aucun de ses livres sur Hollywood, dans la mesure où il devait sans doute détenir quelques potins d’un grand intérêt pour le redoutable auteur des deux volumes de « Hollywood Babylon ».
Lorsque Sam mourut en avril 1995, il résidait au 6026 Barton Avenue depuis cinquante ans, et n’y avait pas fait le ménage une seule fois depuis que les salons avaient cessé d’exister, au début des années 1970. Il y avait des reliques partout, certaines de quelque valeur, d’autres trop ridicules pour s’y intéresser. Le costume qu’il portait dans L'Inauguration du Dôme du Plaisir était exposé dans une vitrine, mais il se trouvait là depuis si longtemps que je doute qu’il pût en être sorti sans tomber en lambeaux. Il y avait incontestablement des antiquités, mais couvertes de poussière et de crasse, et un tas de choses étaient empilées les unes sur les autres. Sam vivait vraiment comme une clocharde, collectionnant les bons de réduction et ne dînant qu’aux frais d’autrui. Il dormait dans une petite pièce près du parloir, dans un lit chinois rouge et or qui avait dû appartenir à Anna May Wong en 1915. Il gardait une arme chargée, tout aussi antique, près de son lit. Il craignait les cambrioleurs et prétendait qu’elle fonctionnait. Sa demeure devait être charmante quand il l’acheta soixante-dix ans plus tôt, mais le voisinage était devenu si turbulent qu’on pouvait entendre des fusillades presque chaque nuit. Miraculeusement, il ne fut jamais cambriolé ni molesté durant toute l’époque où il y résida. On raconte qu’il sortait de sa maison pistolet en main, le balançant à la vue des voisins en hurlant : « Vous l’avez vu ? », avant de retourner dans sa maison. Il imaginait que personne ne l’embêterait en sachant qu’il avait une arme et était assez cinglé pour s’en servir. Quoiqu’il en soit, c’est un miracle que les voyous du coin lui aient fichu la paix. Il est tout aussi miraculeux qu’il n’ait pas disparu en flammes comme une sorcière de Salem, car il fumait autant que Bette Davis un jour de relâche.


Il fut un temps, au début de nos relations, où j’emmenais Sam à des projections réservées aux professionnels dans divers endroits de la ville – du moins jusqu’à une nuit particulière où nous vîmes un film de John Waters aux Studios Gower. Je dois signaler que Sam ne se gênait pas pour engueuler quiconque lui cassait les pieds. Généralement, lorsqu’il demandait à quelqu’un de se tenir tranquille durant une projection, rien de grave n’en résultait. Néanmoins, à cette occasion, il se trouva derrière Pat Ast, une actrice obèse, bruyante, et parfois sérieusement biturée, sur la liste noire de qui je n’aurais pas aimé me trouver.
Pat était assise avec son groupe d’amis, et ses cheveux étaient crêpés haut sur sa tête, aussi Sam voulut-il changer de place, ce qu’il fit, dans la même rangée, me laissant à un ou deux fauteuils de lui. Durant le film, Pat ne cessait de parler à ses amis lors des scènes importantes, ce qui semblait ne déranger personne à l’exception de Sam. Vers les vingt dernières minutes du film, Sam atteignit les limites de sa patience et lui dit de boucler sa putain de gueule et de regarder le putain de film. Les cent trente kilos de Pat pivotèrent vers le récrimineur. Elle constata qu’il s’agissait d’un vieillard, mais s’en ficha éperdument et lui rétorqua de fermer sa putain de gueule, en ajoutant qu’elle était Miss Pat Ast. Sam répliqua du tac-au-tac, « Vous ne seriez pas plutôt Miss Fat Ass ? » (Gros cul) Dès lors, le film cessa d’être le centre d’attention du public. Je parvins à entraîner Sam vers la sortie, puis jusqu’à ma voiture.
Il ne cessait de me demander si je connaissais cette grosse gouine, mais je lui dis de ne plus y penser.

 Pat Ast ; une "bonne copine de Valentine"...

Je crois que ce fut la dernière projection où j’emmenais la Perversa. J’étais devenu las de l’impolitesse et des mauvaises manières auxquelles il s’estimait autorisé par son âge, et par le fait que personne ne l’avait jamais attaqué physiquement durant toute sa vie. Rien à voir avec Quentin Crisp, qui fut si souvent molesté par simple refus de dissimuler son homosexualité, quel que soit le risque encouru. Peut-être que son statut de rentier à Hollywood, où il ne s’aventurait jamais sans escorte, n’était pas sans rapport avec la chance insolente de Sam.
Il y a quantité d’histoires que je pourrais raconter à son propos, et qui finissent toutes de la même façon. Oui, sa fréquentation était parfois une sacrée aventure, et il démontrait occasionnellement un humour féroce dans ses observations sur Hollywood. Je crois que ce qui me dérangeait le plus dans notre relation était de ne jamais savoir s’il était un véritable ami ou non. Finalement, cela devint rédhibitoire.
Lorsqu’il mourut le 1er avril 1995, une date qui ne manquait pas d’à-propos (2), Curtis Harrington m’apprit que Sam avait à peu près cinq millions de dollars en banque (le neveu de Sam contesta cette assertion et affirma que ses biens étaient largement inférieurs) ; il avait néanmoins vécu une vie de misère dans une maison crasseuse, entouré d’objets trop poussiéreux pour être vus et appréciés.
Quand cette quantité de poussière sera finalement retombée sur notre homme, je suppose que sa mémoire demeurera liée à Kenneth Anger, qui n’est certes pas sans défauts, mais reste une figure majeure du cinéma du XXème siècle. Ainsi Samson De Brier obtiendra-t-il finalement cette note en bas de page de l’Histoire, comme l’homme qui loua sa maison à Kenneth Anger pour y tourner son film, et qui joua trois rôles dans ce que l’on considère aujourd’hui comme un film d’art essentiel : L’Inauguration du Dôme du Plaisir. Au fronton de notre mémoire s'étandra l’inscription : « Samson De Brier dans les rôles de Lord Shiva – Osiris et La Grande Bête ».
L’autre jour, j’ai découvert sur le web que la maison où Sam vécut durant sept glorieuses décades est à vendre. Elle est estimée à plus d’un million de dollars, malgré l’épouvantable voisinage. L’avis de vente décrit la maison en ces termes : « Ancienne demeure du célèbre sorcier Samson De Brier. Acquérez cette relique de l’époque pré-hippie, quand Hollywood était peuplée de monstres de foire ».
Je ne saurais mieux dire.

 
(1) : Miss Havisham est la vieille fille du roman de Charles Dickens, « Les Grandes espérances ».
(2) : Aux Etats-Unis, le 1er avril est appelé « Le Jour des Dupes ».
 

lundi 10 février 2014

LE DEFROQUE (1954)


"ITE MISSA EST": French Camp #3

Par Valentine Deluxe




Avant de commencer notre nouvelle babillarde, histoire de ne pas passer pour une mécréante (on n'en est plus à un péché capiteux près), je me devais d'attendre que nous ayons rangé la crèche, le sapin, et les breloques qui clignotent pour affronter un sujet grave et sulfureux.
De fait, j'ai si bien attendu qu'on a déjà fait sauter les crêpes, et si je ne me secouais pas enfin l’oignon, on aurait aussi bien pu se retrouver en semaine sainte, et je me serais vue contrainte à nouveau de reporter mon sujet polémique Sine die.
(Oui, vraiment, Vatican II a peut-être banni la messe en latin, mais rien ne nous empêchera, pour notre présent sujet, d'user et d'abuser de nos merveilleuses pages roses du dictionnaire. Je suis une frondeuse moi !)
Quand je parlais d'un sujet grave et sulfureux , c’est sans doute ce que l’Office Catholique a dû délivrer comme mise en garde dans sa critique du film qui nous occupe... Aliam vitam, alio mores : aujourd’hui, pour le commun des mortels (à savoir, vous en l’occurrence -- pour moi, niveau mortalité, je suis déjà moins sure, vu les quantités astronomiques de botox et conservateurs divers injectés dans mon anatomie pour en sauvegarder l'inaltérable beauté), ça sera plutôt un moment de franche gaudriole,  avec in fine, une séance de fitness comaque pour les zygomatiques. 


Aujourd'hui : 
un sujet grave, douloureux mais nécessaire !

Pour l’œuvre qui nous occupe, la cote de mon office de contrôle personnel serait plutôt du style : « Grotesque et boursouflé : à ne manquer sous aucun prétexte ! »
Oui, je sais, le Camp, quand il est décliné par votre Valentine a une définition des plus élastiques. 
Je serais d'ailleurs bien en peine de vous la donner moi-même....
Disons que j’y range mon amour immodéré pour l’excès sous quelque forme que ce soit, mon attirance pour les déviances et les difformités, ma soif inextinguible d'une étincelle de beauté au cœur de la monstruosité, ma recherche éperdue du diamant dans le tas de fumier.
Absit reverentia vero,  je dois insister sur le fait que cet amour effréné pour l’aberration cinématographique est éthique et (quasi) exempte de toute forme de second degré. J’aime réellement, profondément, indéfectiblement ces canards boiteux et autres bannis des anthologies officielles du 7ème art. Pour moi, "Back Street"  ou "Citizen Kane" : même combat!

Bon, maintenant, trêve de préambule alambiqué, pénétrons dans le vif du sujet ! 
Niveau quota, nous savons que dans nos colonnes, le cinéma américain est en surreprésentation numéraire. 
Remarquez, c'est vraiment pas de leur faute, aux Yankees ; avec des Joan Crawford, Bette Davis ou Susan Hayward en rayon, l'achalandage est grandement facilité  !
Eh bien moi, Valentine Deluxe, je vous propose aujourd’hui une entrée des plus audacieuses dans notre gotha du Camp... (Attention, on s'accroche à la rampe, car ça va vous faire un choc...)

Pierre Fresnay (!!!)

Avouez que rien que pour son idylle mouvementée avec la diva ultissima (ça, je sais pas si c'est du latin, mais ça sonne bien) du Camp made in France -- je veux bien évidemment parler de la gazouillante et castratrice Yvonne Printemps --, Pierre Fresnay méritait d'être mis à l'honneur un jour ou l'autre par notre équipe rédactionnelle. 

 Elle le piétine, il adore ça : 
Yvonne Printemps et Pierre Fresnay.

Mais en plus de cette liaison, jamais officialisée juridiquement, et plus que lourdement teintée de sadomasochisme (les témoignages sur les rebuffades et humiliations  publiques subies par Fresnay par son rossignol sont légion*) -- en plus de cette liaison tapageuse, disais-je, le merveilleux comédien du "Corbeau" ou de "la Main du Diable" n’hésita pas, surtout dans la dernière partie de sa carrière, à prêter son concours à des œuvres ayant passé avec moins de brio l’épreuve des ans.
Parmi celles-ci, le biniou du jour, l'extravagant "Le Défroqué", réalisé en 1954 par l'un des chantres les plus prolifiques de ce que l'on appelait alors "le cinéma du samedi soir" : Leo Joanon.


Grandiloquent, grotesque et kitschissime : 
en un mot, indispensable !

C'est l'histoire -- aussi extravagante que grand-guignolesque -- de deux anciens prisonniers de guerre : un jeune nigaud touché par la grâce et qui s’apprête à rentrer dans les ordres, et son mentor (Fresnay), un prêtre défroqué -- Vade retro Satana! -- dont les théories hérétiques l'ont voué aux gémonies par ses anciens supérieurs hiérarchiques portant soutanes.
Ajoutons à cela une sorte de femme fatale -- mais néanmoins grenouille de bénitier -- interprétée de façon à peine plus monolithique qu'à son habitude par Nicole Stéphane, qui veut utiliser le renégat pour faire sortir le jeune nigaud, objet de sa concupiscence, des ornières de sa Très-Sainte Vocation.

Pas vraimant un look de femme fatale... et pourtant !

Et c'est là qu'arrive le climax de cet improbable chef-d’œuvre :
Notre trio infernal se retrouve dans un cabaret russe  -- Abyssus abyssum invocat --, où Pierre Fresnay va, avec une obstination absolument diabolique, tenter de faire flancher les convictions de notre béni-oui-oui, sous les yeux épouvantés de la Jezabel de service, qui, reconnaissons-le, l'a bien cherché !
 Attention, je vous préviens, c'est du brutal :




Je vous épargne la petite bacchanale russo-parigote, qui comble le temps nécessaire à ce que notre saint neuneu et martyre finisse de retapisser les waters à grands geysers de tripailles, pour atteindre le nirvana absolu après ma petite ellipse, dans une ambiance d’orgie bestiale comme on n'en eût point osé rêver aux plus belles heures de Sodome et Gomorrhe !




Et voilà, Ite missa est  ! 
Alors laissons au merveilleux Jean Ozenne, le soin de conclure notre première chronique de l'année. 




* Lire à ce sujet le merveilleux chapitre qui leur est consacré dans les mémoires de Michel Serrault !