"J'admets que le Camp est terriblement difficile à définir. Il faut le méditer et le ressentir intuitivement, comme le Tao de Lao-Tseu. Quand vous y serez parvenu, vous aurez envie d'employer ce mot chaque fois que vous discuterez d'esthétique ou de philosophie, ou de presque tout. Je n'arrive pas à comprendre comment les critiques réussissent à s'en passer."


Christopher ISHERWOOD, The World in the Evening

"Le Camp, c'est la pose effrénée, l'affectation érigée en système, la dérision par l'outrance, l'exhibitionnisme exacerbé, la primauté du second degré, la sublimation par le grotesque, le kitsch dépassant le domaine esthétique pour intégrer la sphère comportementale."

Peter FRENCH, Beauty is the Beast



samedi 28 juin 2014

KITSCH, SEX AND FUN ! La fabuleuse histoire des Beach Movies...

par BBJane HUDSON
 

Première partie : L'adolescence domestiquée


En opposition au courant d'œuvres contestataires vantant aux adolescents les attraits de la contreculture, Hollywood initia au milieu des années 1960 un cycle de productions musicales où la jeunesse s'avérait beaucoup moins turbulente et offensive que ne la dépeignaient les films consacrés à la délinquance juvénile durant la décennie précédente (Graine de violence, Richard Brooks, 1955 ; La Fureur de vivre, Nicholas Ray, 1955 ; Rock around the Clock, Fred F. Sears, 1956 ; etc.). C'est le temps des « films de plage » (beach movies) de l'A.I.P., où la jeunesse dorée de l'Amérique puritaine s'enivre de soleil, de surf et de crème glacée ; le temps des musicals promouvant un rock sirupeux et des intrigues filandreuses, tout en annihilant l'image subversive de leur vedette attitrée, Elvis Presley, devenu le Luis Mariano des teenagers après avoir été la bête noire de leurs parents ; le temps des comédies et bluettes disneyennes, nappées de conservatisme et de bons sentiments.
Bien qu'englués dans la guimauve et empreints d'un kitsch quasi-militant, ces films n'en sont pas moins perméables au Camp, en particulier les
beach movies, avec leur imagerie (involontairement ?) homophile et leurs ambiguïtés très queer (amitiés entre garçons et conflits avec le sexe opposé ; équivoque des relations intergénérationnelles). La trilogie consacrée par Paul Wendkos, de 1959 à 1963, au personnage de Gidget (prototype de la beach bunny), et le véhicule pour Presley, Sous le ciel bleu d'Hawaï (Norman Taurog, 1961), furent les précurseurs de ce sous-genre appelé à devenir un véritable phénomène culturel.


Pour Samuel Z. Arkoff et James H. Nicholson, dirigeants de l'A.I.P., le cycle des beach movies produit par leur firme (7 opus officiels et quelques titres dérivés) visait à lui acquérir une respectabilité que les films d'horreur à micro-budgets et les bandes dédiées aux cultures rock et beatnick ne favorisaient guère. Il s'agissait de rassurer la critique conservatrice et les censeurs, tout en stimulant l'intérêt des jeunes spectateurs par un concept flattant leurs goûts et leurs prétentions à l'indiscipline. Démarches a priori contradictoires mais parfaitement syncrétisées par Beach Party (William Asher, 1963), premier film de la série et fulgurant succès de box-office, qui établit d'emblée le propos des auteurs : démontrer que le virus de la délinquance n'affecte pas la totalité de la jeunesse américaine, et que celle-ci aspire à d'autres distractions que la drogue, l'alcool, et la violence.
Selon le réalisateur William Asher, signataire de cinq films du cycle,
« notre public est partisan du sexe propre (…), il est fatigué des délinquants juvéniles ». Il observa également que « si [ces] films ont un message, c'est qu'il existe des jeunes sans problèmes» (1). Avec plus de nuance et d'honnêteté, Louis M. Heyward, scénariste et délégué de l'A.I.P. en Angleterre, déclarait pour sa part dans un article de « Life » consacré au phénomène des beach movies : « Les jeunes n'aiment pas qu'on les confronte au miroir de la vie. C'est pourquoi nous présentons d'eux une image correspondant à la façon dont ils aiment se voir, pas à celle dont les autres les voient
» (2). Une image à laquelle les adultes, alarmés par le « péril jeune » et ses évocations filmiques, souhaitaient que leur progéniture se conformât.
Heyward ne s'y trompait pas, qui insistait dans le même entretien sur le puritanisme de ces films, et celui des adolescents en général. La stratégie élaborée par l'A.I.P., baptisée « Syndrome Peter Pan » par ses exécutifs, et résultant d'enquêtes menées auprès des jeunes par vingt-huit bureaux de la firme à travers l'Amérique, trouva un accomplissement idéal dans les « films de plage », et valut à ses initiateurs l'approbation longtemps convoitée des instances morales de l'industrie.
Tout en titillant la libido du jeune (et moins jeune) public par l'étalage de séduisantes anatomies vêtues du minimum balnéaire, ces bandes brossaient le portrait réconfortant d'une adolescence domesticable, dont le plus grand péché --
d'ailleurs présenté comme temporaire -- était une insouciance de bon aloi.

 Samuel Z. Arkoff (g) et James H. Nicholson, patrons de l'A.I.P.

Les deux protagonistes principaux des beach movies de l'A.I.P., Dee Dee (Annette Funicello) et Frankie (Frankie Avalon), entretiennent d'un film à l'autre les mêmes dissensions autour d'une question fondamentale : doivent-ils consommer leur liaison avant le mariage ? Pour Dee Dee, la réponse est un non catégorique, qu'elle oppose obstinément aux sollicitations de Frankie, au risque de l'inciter à des incartades compensatrices. Invariablement, Dee Dee parvient à imposer sa volonté à son amoureux sans qu'il « passe à l'acte » avec une rivale, de sorte que la morale est scrupuleusement respectée (sauf dans How to Stuff a Wild Bikini [William Asher, 1965], où Frankie, lors de son service militaire sous les Tropiques, se livre à de surprenantes fredaines avec une insulaire qui lui demande innocemment s'il fait avec Dee Dee « les mêmes choses » qu'avec elle ! -- ce à quoi il répond par une véhémente négative).
Cette vision puritaine et aseptisée du couple adolescent, fidèle jusqu'à la caricature aux valeurs de la bourgeoisie américaine, fournit l'un des principaux éléments Camp de ces films, de par un idéalisme vertueux dont l'ingénuité frôle la parodie. L'aspect Camp est encore renforcé par les péripéties dans lesquelles s'inscrit le dilemme du couple, intrigues similaires de scénario en scénario, et largement sous-tendues d'implications
queer

 Annette et Frankie

Beach Party fournit le canevas de ses six séquelles (et des nombreux beach movies produits par d'autres firmes durant la vogue du sous-genre, de 1963 à 1967). Profitant des vacances, Dee Dee et Frankie gagnent une plage californienne pour s'y livrer à leurs occupations favorites : le surf et la bronzette. Ils y partagent un bungalow avec une horde d'amis, au grand dam de Frankie qui rêve à plus d'intimité. Fâché que sa fiancée se refuse à lui, Frankie tente de la rendre jalouse avec une autre fille, ce à quoi Dee Dee réagit en flirtant avec un autre garçon. Leur villégiature est bientôt perturbée par les provocations d'une bande de motards dirigés par le stupide Eric Von Zipper (Harvey Lembeck), avatar parodique du Marlon Brando de L'Equipée sauvage.

 Erich Von Zipper (Harvey Lembeck)

Une autre source habituelle de contrariétés est l'apparition de personnages plus âgés aux intentions prédatrices, ou nourrissant une certaine hostilité envers la jeunesse. Les menus tracas causés par ces intrus sont résolus dans la joie et la bonne humeur ; Dee Dee et Frankie se réconcilient, et tout s'achève par un twist collectif endiablé.
Les plages de Malibu, espaces de rêve et de détente, lieux de rencontres et de promiscuité entre jeunes gens, sans supervision parentale et dans l'ignorance des conventions sociales et morales (comme du spectre de la Guerre Froide), constituent une sorte de Neverland où les adolescents peuvent se croire éternellement préservés des soucis et des responsabilités des adultes.
La licence sexuelle suggérée par les accroches publicitaires des films (3) ne sont que leurres promotionnels, et c'est dans un climat bon enfant --
auquel les parents, s'ils étaient présents, ne trouveraient rien à redire -- que s'ébat tout ce petit monde aussi tempérant que propret. La bière servie au bar de Big Daddy dans Beach Party est prohibée dans les films suivants, où nos héros ne s'abreuvent plus que de Dr Pepper (la plus ancienne marque de soda américaine) ; et la vision de Frankie fumant une cigarette en chantant une romance dans Muscle Beach Party (William Asher, 1964) semble aussi incongrue que le serait le spectacle de sa copulation avec Dee Dee.

Frankie clope...

Si les corps sont érotisés par les tenues de plage et font constamment l'objet de commentaires appréciateurs ou grivois, ils ne sont guère sollicités sexuellement. Baisers et chastes étreintes constituent les seules audaces auxquelles se livrent les protagonistes, souvent derrière la protection de leurs planches de surf ou de quelque autre obstacle visuel. La scène la plus extrême de toute la série est peut-être celle où une jeune femme éconduite par Frankie arrache son corsage pour faire croire qu'il a tenté d'abuser d'elle, dans Beach Blanket Bingo
(William Asher, 1965).
Le puritanisme ambiant fait parfois l'objet de notations humoristiques de la part des scénaristes, comme dans Pajama Party (Don Weis, 1964) où l'un des personnages, faussement scandalisé par l'apparition d'une petite fille en slip de bain (la fillette du producteur James Nicholson), s'écrie avec horreur : « Mon Dieu ! Elle est topless ! » De même, dans Beach Blanket Bingo, Butch (Michael Nader), adepte du twist, s'indigne en voyant un couple entamer une danse romantique : « C'est indécent ! Ils se touchent ! ».
La plus célèbre anecdote relative à la pudibonderie de ces productions est l'obligation qu'avait Annette Funicello de porter un maillot qui dissimulât son nombril --
clause imposée par son premier employeur, Walt Disney, qui l'avait « prêtée » avec réticence à l'A.I.P. et jugeait les beach movies d'une indécence répugnante. Même quand Funicello apparaît en bikini, son nombril reste le plus souvent caché.


 "Cachez ce nombril que je ne saurais voir..."

Pour ce qui est de la violence, Les Rats (la bande de blousons noirs), censés incarner la subversion et le chaos, sont fort peu redoutables et ne commettent d'autres dégâts que ceux dus à la maladresse de leur chef, Von Zipper. Ce dernier est aussi sobre et à peine plus tapageur que les surfeurs, et ses mauvaises manières comme ses coups de gueule ne sont qu'attitudes visant à impressionner son entourage. Dans How To Stuff a Wild Bikini, nous le voyons même endosser costume et cravate pour concourir au titre du parfait « jeune américain moyen », ceci afin de séduire l'égérie de la compétition. Le fait qu'il ne soit pas moins ridicule dans cette tenue que dans son accoutrement habituel, suggère que ce dernier est lui aussi un déguisement, et confirme l'artificialité de son comportement.

 Du blouson noir au costard-cravate...

Les bagarres et courses-poursuites émaillant chaque film développent une violence cartoonesque qui autorise un défoulement inoffensif, car dépourvu de la force transgressive de dessins animés comme ceux de Tex Avery ou de certaines bandes comiques des années 1910-1920 -- dont les beach movies de l'A.I.P. se réclament ouvertement.
Poursuites et échauffourées sont filmées en accéléré ; certains personnages (particulièrement Frankie et Von Zipper) se tournent vers la caméra pour prendre le public à témoin de leur infortune ; les filles de la plage sont des versions modernes des
Bathing Beauties de Mack Sennett, et la plupart des gags -- de même que la gestuelle des personnages comiques -- sont empruntés à la tradition du slapstick. L'on a même droit, à la fin de Beach Party, à une bataille de tartes à la crème. La référence au cinéma burlesque s'exprime également par la présence de Buster Keaton en guest star de trois films : Pajama Party, Beach Blanket Bingo, et How to stuff a wild bikini.

 Buster Keaton dans How To Stuff a Wild Bikini

Ce recours à un style comique démodé, privé de son contenu subversif et réduit à des procédés basiques, est l'une des grandes bizarreries de la série, dans la mesure où il avait peu de chances de toucher les teenagers des années 1960. Certes, le slapstick était encore pratiqué par des cinéastes comme Frank Tashlin ou Jerry Lewis, mais ceux-ci lui infusaient une charge contestataire, une cruauté et une misanthropie très actuelles (particulièrement dans le cas de Lewis). Rien de tel chez William Asher et Don Weis (second réalisateur attitré des beach movies de l'A.I.P.) qui n'en gardent que les aspects les plus primitifs, donc les plus datés et les moins susceptibles de provoquer l'hilarité.
Cette démarche
a priori maladroite est en fait significative d'une approche Camp et postmoderne, qui consiste à régénérer une forme désuète en la recyclant dans un contexte contemporain où triomphent les signes de la mode (twist, rock, esthétique sixties). L'effet d'étrangeté ainsi obtenu restitue à la forme en question ses anciennes vertus, de nouveau appréciables par la grâce du contraste ou du décalage. La légitimité du style burlesque dans les beach movies, et son éventuelle aptitude à faire rire, tiennent précisément à ce que ce style n'est plus drôle et jure avec le « jeunisme » revendiqué par ces productions.


 Beach Party

Ceci suppose de la part des auteurs et de leurs interprètes une volonté distanciatrice et un sens du second degré, qui furent confirmés par Frankie Avalon et Annette Funicello lors d'interviews télévisées à l'occasion de la sortie de
Back to the Beach (Lyndall Hobbs, 1987), le très parodique revival de la série. Dans un entretien avec John C. Tibbetts, les deux partenaires déclarent sans ambages n'avoir jamais été dupes des aspects absurdes de ces films, tels que les transparences flagrantes lors des scènes de surf, ou le fait que leurs cheveux et maillots restaient secs lorsqu'ils regagnaient la plage après leurs prouesses aquatiques (3).
Ce que beaucoup de spectateurs modernes estiment être des naïvetés,
que seul le public d'alors pouvait accepter, semble avoir été bel et bien conçu dans un esprit de dérision. Il faut d'ailleurs considérer que le public des années 1960 était déjà familier de techniques cinématographiques et de procédés plus sophistiqués que ceux employés par l'A.I.P. dans ses beach movies. En gardant cette donnée en vue, on peut admettre que ces films ont été élaborés et reçus dans une perspective Camp délibérée (la bande-annonce de The Ghost and the Invisible Bikini [Don Weis, 1966] n'hésite pas à proclamer : « It's camp ! »).


(à suivre...)


L'Hymne officiel des Beach Movies :



La série des Beach Movies de l'A.I.P.


1963

                           1964                                                              1964

                                      1964                                                                                                                1965

                                                  1965                                                                                                                                     1966
 
1. Wheeler W. Dixon, Visions of Paradise : Images of Eden in the Cinema, Rutgers University Press, 2006, p.45.
2. Alan Levy, « Peekaboo Sex, or How to Fill a Drive-in », Life, 16 juillet 1965, p.81-8.
3.  "Voilà ce qui arrive quand 10 000 gosses se rencontrent sur 5 000 serviettes de plage", annonce l'affiche de Beach Party.
4. Interview Funicello - Avalon : YouTube : http://www.youtube.com/watch?v=BSQfrsPPAXM

lundi 26 mai 2014

MACADAM (1946)

SPÉCIAL FÊTE DES MÈRES / French Camp 

par Valentine Deluxe



Vous ai-je déjà parlé de l’hôtel "Bijou" de Madame Rose ?... Non ?... Pas possible !
Eh bien, réparons sans tarder ce malencontreux oubli.
L’hôtel Bijou est un établissement de premier ordre. Eau et gaz à tous les étages, une clientèle triée sur le volet, et tout ce que vous êtes en droit d'attendre du confort moderne.
Bon, bien sûr, il y a les mauvaises langues, toujours promptes et agiles à vous broder une réputation, de préférence "déplorable".
C'est que l’hôtel Bijou de Madame Rose est... comment trouver le mot juste ?...
Permettez-moi d'appeler à la rescousse une amie très chère, qui m'avait déjà tirée d'un pareil embarras lors de la 100ème chronique de notre auguste blog :
L’hôtel Bijou donc, c'est...




Pour l'anecdote -- si vous me permettez la digression --, cette vénérable maison est tout droit sortie des cartons à dessins du génial Jean d'Eaubonne, un des plus grands (et des plus injustement oubliés) décorateurs du cinéma français, roi de la perspective forcée et du trompe-l’œil.


 De nuit comme de jour, l’hôtel Bijou est une merveille !

Pour régenter une maison de ce niveau et lui permettre de maintenir son standing ainsi que sa réputation -- tout ça sans guide Michelin ni trip advisor --, il fallait une poigne de fer, un esprit éclairé et un administrateur hors pair.
Autant de qualités dont Madame Rose est amplement pourvue !
Madame Rose, c'est une femme de tête, une femme-cheval, une femme à qui il ne faut pas en conter... sous peine qu'il vous arrive des bricoles.
Bref : une femme "comme ça" ! (geste)
Et qui mieux que Françoise Rosay pouvait incarner de façon plus mémorable cette grande (et large) dame ?... Si vous trouvez, n'hésitez pas à m'envoyer un texto, parce que moi, je cherche encore !






Catherine de Médicis, tenancière de 
l'auberge rouge 
ou de l’hôtel bijou: 
qui oserait encore parler de "sexe faible" dés que paraît 
Françoise Rosay ?






Comme je vous sens un peu sceptiques, je vous propose de nous rendre derechef sur le terrain.
Le terrain, en l'occurrence, c'est le "MACADAM" de Marcel Blisten et Jaques Feyder, extravagant melting-pot brassant à peu près tous les genres en vogue à l'époque : le mélodrame, la comédie de mœurs, le drame social et le film policier !
Maintenant, regardez comment notre Madame Rose mène tout son petit monde à la baguette : les pique-assiettes, les mégoteurs et les fauchés, elle ne les a résolument pas à la bonne ; ils peuvent numéroter leurs abattis quand ils ont le malheur de croiser sa route !
Avant de lancer la bobine, remarquez comment Madame Rose/Françoise Rosay, pour sa première apparition dans le film, sait -- comme toute grande dame qui se respecte (voir les exemples donnés jadis dans ces colonnes) -- se  réserver une entrée en scène, très... très... très "Grande Dame" quoi !



Bon, c'est vrai, il y a bien cette vilaine histoire de mari trucidé... C'était pas malin non plus de tenir tête à Mme Rose, précisément un jour où elle avait les nerfs plus forts que le sang et qu'elle souhaitait fermer boutique  (une parfumerie au kilo) sur une faillite frauduleuse. 
Et oui, Môsieur avait des principes !... un emmerdeur quoi !...
Tout ça, évidemment, aurait pu faire du tort à Madame Rose, car les gens, faut que ça cause, que ça cancane, que ça ragotte.
Mais il en faut davantage pour écorner la réputation de notre Sainte matrone -- qui, l'un dans l'autre, a plutôt la cote dans le quartier :


Certes, il y a les enfants... c'est bien là le problème...
Car en effet, on en viendrait presque à oublier la thématique du jour : c'est la Fête des Mères !
Madame Rose, avant d'être une taulière de première, est aussi une maman d'une imparable dignité et au cœur débordant d’amour et d'affection, comme toutes celles que nous célébrons ici chaque année depuis 4 ans !
Et comme d'hab', le caillou dans la godasse c'est... ?
Réponse collégiale attendue : LA FILLE!!! (encore et toujours!)




Une teigneuse, une souillon, une pimbêche, toujours à accabler de reproches sa pauvre génitrice, sous le fallacieux prétexte qu'elle doit se farcir le ménage du galetas. Elle oublie, cette vilaine bête, que les tâches ménagères ne sont pas sans noblesse, et que Madame Rose ne peut quand même pas être au four, au moulin et à la buanderie !... Diantre ! Elle a un commerce à faire tourner (et surtout un rang à tenir !)
Aussi, je ne vous dis pas l'ambiance à table....
Madame Rose, c'est pas un problème, bonne vivante, toujours le mot pour rire et la main sur le goulot , c'est une vrai boute-en-train... Mais la môme pisse-vinaigre, quelle plaie, je vous jure !... Y a des baffes qui se perdent !!!




Pour ma part, j'estime que Madame Rose a bien du mérite. Il lui en a fallu de la patience pour ne pas la noyer quand elle était gosse, cette raclure de bénitier.
Elle pourrait grimper sur la table pour lui reciter une poésie, en finissant par une jolie révérence et un solennel...             
"Bonne fête maman!"
(encore heureux qu'on est là !)

SALOME (1953)

"Stupeur et tremblements (de menton)"

SPÉCIAL FÊTE DES MÈRES

par Valentine Deluxe








Bien, maintenant pour notre seconde ode à l’institution maternelle, nous devons d'abord nous élever quelque peu dans l’échelle sociale.
C'est même carrément un monte-charge qu'il nous faudrait pour faire pareil saut, car nous allons passer en un claquement de doigts impeccablement manucurés, des bas-fonds des faubourgs parisiens aux hautes sphères du pouvoir de l'antique Galilée.
Adieu balatum et formica de l’hôtel Bijou, vive les ors et les marbres du palais d’Hérode-le-Grand !

Laissez-moi donc vous présenter une mère (et une famille)  tout ce qu'il y a de moderne.
Hérodiade, petite fille du ci-plus-haut nommé Hérode-le-Grand, et concubine "en seconde noce" - si j'ose dire - de Hérode Antipas (dit "le petit" par les médisants).

Là où nos tourtereaux font preuve d'une foudroyante audace,  c'est que l'un et l'autre n'ont point eu la sagesse d'attendre un quelconque veuvage pour tomber dans les bras l'un de l'autre.
... Ne parlons même pas de divorce, il n'existait pas en 28 après J-C !
Et Hérodiade de passer,  d'un bon d'un seul, sans PACS ni trompette, du lit conjugal, encore tout moite et tout chaud de ses ébats avec Herode Boëthos, à la  royale couche de son tétrarque de beau-frère (donc le frère de son mari, qui se trouve être aussi son oncle !!!)
De plus, comme il faut bien prendre l'arbre avec ses branches, notre famille recomposée doit aussi compter sur le fruit des entrailles (volages) de Madame Hérodiade ; une grande gigasse dégingandée du nom de Salomé .
Very very "2014" comme situation parentale, vous ne trouvez pas ?

Hérodiade, une femme qui savait recevoir !

Pour vous dépeindre cette touchante saga familiale, on n'a pas regardé à la dépense et c'est un régal que de retrouver dans les affliquets chatoyants* d'Hérodiade, l'immense Judith Anderson ("Rebecca", "La Chatte sur un toit brûlant", etc.)
Elle se pose ici en championne toutes catégories du tremblement de menton, afin de nous exprimer, tantôt la dignité outragée, tantôt l'expression de quelques machiavéliques complots qu'elle est en train d'ourdir.
La chair de sa chair n'est autre que la sculpturale et vertigineuse Rita Hayworth, qui a l'air ici de faire au moins 3 têtes de plus qu'Esther Williams !
Quant au concubin, beau-père, oncle et grand-oncle de ces dames (ouf ! Accrochez-vous à l'arbre généalogique, je retire l’échelle !), nous avons droit à un Charles Laughton  plus cauteleux et geignard que jamais, toujours prêt à cacher dans un de ses multiples et adipeux mentons, les  concupiscentes pensées qu'il nourrit pour sa trop jolie belle-fille.



Charles Laugthon et Rita répétant une 1ère version de la danse des 7 voiles
(curieusement non retenue au montage).

Et quand je vous dis que notre vaillante Hérodiade a des soucis d'une troublante modernité !
Elle qui avait envoyé sa gueuse de fille au lycée à Rome, pour parfaire une éducation qu'elle voudrait sans tache : bernique !
Voici la vilaine qui revient sous bonne escorte, bannie à jamais comme la dernière des loqueteuses, après avoir fricoté avec le neveux de l'empereur Tibère, et essayé vainement de lui passer la bague au doigt.
La réaction du tonton et divinité vivante fut sans appel : 
Dehors la romanichelle !
Vous qui pensiez que le comble du désespoir serait de voir votre petit dernier revenir de l’école avec un billet du proviseur, écrit au bic rouge, dans son journal de classe, imaginez un peu la déconvenue de notre pauvre Hérodiade !



Et vous croyez que ça ne lui ferait pas encore assez d'emmerdements comme ça ? 
Bien non, elle doit aussi composer avec une sorte de Christine Boutin de l'époque : 
Jean-Baptiste, un hippie crasseux, pas encore saint, qui fait sa bégueule,
 en haranguant les foules de péquenauds dans le désert et sur les places de marchés.
... Les "manifs' pour tous" du premier siècle, quoi !




Saint-jean Baptiste ou Christine Boutin : même discours, même combat!

Notre pauvre chérie, elle voudrait bien se reposer sur les épaules de son Jules, mais non, môsieur, chatouillé par le démon de midi,  est plus enclin à courir la gourgandine qu'à porter secours à sa brune.
Pour être juste, il faut reconnaître que notre Hérodiade, on  la trouverait plutôt au rayon  "ventes rapides" qu'en tête de gondole dans les primeurs. 
Comme on dit dans le métier : "elle a fait la boutique" !



Bon, vous avez déjà bien compris qu'elle ne doit pas s'attendre à ce que sa chiffe molle d'Hérode Antipas ne lève le petit doigt (qu'il a fort boudiné le bougre) pour la défendre des attaques perfides de l'autre illuminé. Mais croiriez-vous qu'elle puisse trouver un peu plus de compréhension chez son p'tit chameau de fille, et surtout un peu d'aide et de soutien dans les coups durs, notre mère-courage du jour ?  
Rien, nada, broquette, que dalle et tintin la balayette !


Oui, enfin, faut quand même vous dire que même si elle nous fait sa mijaurée, elle la fera sa petite danse avec révérence - le suspens est un peu éventé.
Ben oui quoi, si Salomé n’avait exécuté son traditionnel strip-tease biblique, tel que stipulé dans le cahier des (dé)charges, il y aurait eu à tous les coups de la mutinerie chez le spectateur mâle post-pubère dans tous les cinémas de l'époque.
Mais de toute façon, calmons-nous, calmons-nous : en 1953, la danse des 7 voiles ne permit même pas à Salomé/Rita Hayworth de dévoiler son nombril :  le terrible code Hays veillait au grain !

7 voiles mais pas de nombril, comme le code Hays le préconise!

Enfin, encore une fois, nous avons vérifié l'équation mein-campienne que je vous serine chaque année :
Toute saintes qu'elles soient, les mamans n'arrivent jamais qu'à enfanter des petites infections aussi ingrates que méchantes.
Et ces infectes petites rejetonnes ne pourront poser leur candidature à la canonisation qu’après avoir, elles aussi, connu les douleurs de l’enfantement. 
C’est imparable, et ça se vérifie à chaque film que nous vous présentons ici à pareille époque depuis 4 ans maintenant ... et pour les siècles de siècles (amen !)...

Allez, avant de nous quitter, je ne peux résister à vous mettre encore un petit coup de menton de Dame Judith "Hérodiade" Anderson! 
Vous êtes prêts ?... Attention, c'est bref et subtil, à la limite du subliminal... mais c'est tellement bon!...





...Et voilà pour l'édition 2014, à l'année prochaine!




*Pour les collectionneurs, la plus belle des robes, très "new age" de son altesse Hérodiade est en vente en ligne pour la modique somme de 950$,:


mardi 13 mai 2014

LA VEUVE NOIRE (The Black Widow, 1954)


LES BONNES COPINES DE VALENTINE #5
Par Valentine Deluxe

"Couleur par Deluxe", c'est tout dire !

Mes lapins, mes petits chats, mes trésors : comme vous m'avez manqué !
Oui, je sais, votre Valentine adorée a été bien souvent absente ces temps derniers.
C'est que j'ai été fort occupée, entre mon retour sur les planches du casino de Stockay-Saint-George, mon tour de chant au cabaret du "Chat Boiteux" de Bressoux, et ma rubrique culinaire pour le numéro-anniversaire de "Je suis partout" !...

 Valentine dans le grand finalé de la revue "A plumes et à poil !" 
au casino municipal de Stockay-Saint-George.

Mais rassurez-vous, mes obligations mondaines sont derrière moi, et je peux désormais reprendre la barre et m'occuper de vous, lecteurs chéris de nos décadentes colonnes!
Et pour reprendre le collier, je vous propose aujourd’hui de continuer la présentation de mes bonnes,  mes merveilleuses, mes incroyables, mes précieuses copines.
Point de poissonnière aujourd’hui, ni de reine du surgelé, pas plus que de nymphomane atteinte du syndrome de la Tourette, et encore moins de matrone en cache-poussière, non !
Pour célébrer mon retour avec l'apparat que vous êtes en droit d'attendre, nous allons nous élever dans les sphères les plus  glamours de la haute société New-Yorkaise.
Troquons les tabliers en diolène pour les tailleurs Chanel (signés Travilla, mais ne chipotons pas !)

... mais si voyons, vous connaissez Travilla !

C'est que je connais du monde, et pas que du demi !... Une étoile de Broadway, la Sarah Bernhardt de la Grande Pomme : Mademoiselle Carlotta 'Lottie' Marin !
Qu'est-ce que vous dites de ça ? ça vous la coupe, hein ?
Non ???
... comment ça "non" ???
Vous ne connaissez pas la divine Carlotta ?

Son prénom seul devrait vous en fiche plein la vue : toutes les divas qui se respectent se prénomment Carlota. De l'acariâtre cantatrice  du "Fantôme de l'Opéra" de Gaston Leroux, jusqu'à la "survivante" qui entonne le légendaire "I'm Still Here" dans le  "Follies" de Stephen Sondheim.
Tiens, d'ailleurs, avant de poursuivre les présentations, petite pause musicale : Carlotta Campion -- ici sous une des ses plus flamboyantes incarnations, que je vous laisse deviner... -- va nous interpréter sa fameuse "ritournelle des increvables".
(Avertissement :  Je ne peux que vous conseiller l'usage de lunettes de soleil pour regarder la robe de Mlle Carlotta Campion, au risque de vous choper un sévère décollement de la rétine !)


Mais revenons à ma VRAIE copine, Carlotta "Lottie" Marin.
Autant mes précédentes accointances présentées dans cette rubrique étaient vilaines et mal fagotées, autant celle-ci est ravissante, et vêtue à la dernière mode (de 1954, s'entend !).
Et en plus, elle est incarnée par Ginger Rogers !

Ginger Rogers dans sa robe à 35.000$ !

L'ex-partenaire de Fred Astaire était à l'époque sérieusement en perte de vitesse, depuis la fin de son association avec le danseur aux grandes oreilles, et elle ne fut appelée ici qu’après le refus de Tallulah Bankhead (rêvons !) pour qui le rôle fut écrit.
Elle fit néanmoins preuve d'assez d'autorité et de panache pour faire de ce personnage relativement secondaire le point fort de notre film du jour :

"La veuve noire"

Si cet aimable  thriller de Nunally Johnson, on ne peut plus  "technicolorisé", lorgne davantage vers le mélodrame sucré à la Ross Hunter que vers le suspens Hitchcockien, vous pensez bien que pour votre Valentine, c'est loin d'être un défaut !
Carlotta "Lottie" Marin  a tout pour elle : la gloire, la fortune, le talent, et une cour assidue composée du gratin New-yorkais qui vient se presser à ses cocktails.
Il n'y qu'un "mais" que je me dois de vous signaler -- et Dieu sait qu'il a son importance :

Elle possède une langue plus persiflante et venimeuse qu'un cobra !

Il vaut mieux se tenir à une distance respectueuse de la tendre chérie : si jamais vous étiez atteint ne serait-ce que par un postillon de Carlotta "Lottie" Marin, ce serait le choc anaphylactique assuré, suivi d'une septicémie foudroyante !
Edda Hooper en comparaison, c'est Mère Thérésa, Doris Day ou Sainte Thérèse de Lisieux!

Edda Hopper non plus ne perdait jamais une occasion de l'ouvrir 
(... surtout pour dire du mal...)

Car avec Carlotta, même si vous avez la chance de faire partie des "happy few" conviés à ses soirées ("convoqués" serait peut-être un terme plus approprié), cela ne vous mets pas à l’abri des piques à l'arsenic de la chère et peu tendre.


Pour elle, où qu'elle aille, quoi qu'elle fasse, "the world is a stage, the stage is a world", alors en toutes circonstances, il est bon de sourire de ses 56 dents, dont la blancheur n'a d'égal que leur tranchant de lame de rasoir.
Quoi qu'il arrive, il faut poser et déclamer comme si vous deviez distraire une salle de 1 500 spectateurs suspendus à vos lèvres!
Pour Carlotta, tous les moyens sont bons (même et surtout les plus vilains) pour satisfaire un auditoire toujours friand de ses bons mots en forme de coups de poignard.
Regardez-la venir au secours de ses meilleurs amis, empêtrés dans une bien vilaine affaire. En effet, une jeune  ambitieuse a eu la bonne idée de venir se pendre dans leur appartement, en laissant entendre qu'elle l'aurait fait par amour pour ce grand nigaud de Van Heflin
Mais pour Carlotta, le respect dû au mort, c'est bagatelle et roupie de sansonnet ! Tout ce qui compte c'est l'attitude, l'effet et les bons mots (fussent-ils confits dans la cigüe et le curare !)