"J'admets que le Camp est terriblement difficile à définir. Il faut le méditer et le ressentir intuitivement, comme le Tao de Lao-Tseu. Quand vous y serez parvenu, vous aurez envie d'employer ce mot chaque fois que vous discuterez d'esthétique ou de philosophie, ou de presque tout. Je n'arrive pas à comprendre comment les critiques réussissent à s'en passer."


Christopher ISHERWOOD, The World in the Evening

"Le Camp, c'est la pose effrénée, l'affectation érigée en système, la dérision par l'outrance, l'exhibitionnisme exacerbé, la primauté du second degré, la sublimation par le grotesque, le kitsch dépassant le domaine esthétique pour intégrer la sphère comportementale."

Peter FRENCH, Beauty is the Beast



mercredi 28 septembre 2016

DORIS WISHMAN - La Leni Riefenstahl du Sex Film (1er épisode)

par BBJane Hudson


Dans le monde fou, fou, fou de Doris Wishman, la lune est habitée par une communauté de nudistes, un puceau se fait greffer le pénis d'un ami et devient un violeur en série, une femme traque les meurtriers de son époux pour les étouffer avec son énorme poitrine, et de valeureux Marines ne rêvent que de changer de sexe. Ce n'est pas sans raison que la dame s'est imposée comme une référence incontournable auprès des amateurs de cinéma déviant et loufoque.
Parfois comparée à Ed Wood pour la minceur de ses budgets et son sens hasardeux de la technique, Wishman n'en acquit pas moins un statut d'auteur lorsque le concept de "film-culte" rencontra la faveur des intellectuels et devint un sujet d'étude universitaire. Dans les articles consacrés à son œuvre, la référence à Ed Wood fut dès lors écartée au profit de Jean-Luc Godard, de la Nouvelle Vague française et des cinéastes américains expérimentaux (au Whitney Museum de New York, on projeta l'un de ses
roughies auprès de films de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet). Ce que l'on taxait jadis d'incompétence fut assimilé à une volonté de déconstruction, et les défaillances de ses films passèrent pour autant de passionnantes idiosyncrasies. Wishman réagit à ces considérations avec défiance, tout en se montrant ravie de voir son travail exhumé durant les années 1990. « Je ne pense pas avoir un style », affirma-t-elle au site « Miami New Times », « et pourtant les gens qui voient mes films déclarent : ''Ah ! C'est du Wishman''. Je ne comprends vraiment pas ce qu'ils entendent par là, parce que rien n'est délibéré. Quelquefois, je fais certaines choses par manque d'argent, et ils disent : ''Regardez ce qu'elle a fait, n'est-ce pas formidable ?'', alors que je ne pouvais tout simplement pas faire autrement».


D'un point de vue formel, le « style » que Wishman se refuse à agréer comme tel repose sur deux procédés récurrents. Le premier est l'insertion de gros plans d'objets divers (cendriers, tableaux, meubles, avec une prédilection pour les pieds des protagonistes), sans importance dans la scène en cours, et qui imposent une diversion incongrue, brisant la continuité d'une action ou d'un dialogue. Le second est l'habitude de filmer, lors des scènes de conversation, les réactions de l'auditeur (ou son absence de réactions, vu l'impavidité des acteurs) plutôt que le locuteur. Cette manie déconcertante possède une explication simple : ne pouvant tourner en son direct pour des raisons budgétaires, Wishman était contrainte de post-synchroniser ses films (une procédure courante dans le cinéma d'exploitation). Ces « plans de réaction » facilitaient le travail de doublage, en réduisant au minimum l'obligation d'ajuster la bande son aux mouvements des lèvres des interprètes. Les plans intempestifs d'objets participaient du même souci, fournissant un stock de métrage facile à synchroniser.
Ces subterfuges génèrent un sentiment de décalage perturbant, s'opposant au mode de réception traditionnel du spectateur. Si leur intention première n'est pas d'imposer une forme de distanciation du récit filmique, ils produisent pourtant cet effet et donnent aux films de Wishman un caractère déstructuré, rompant notre identification passive à l'action, ainsi que l'illusion de sa linéarité. La parade économique un peu grossière peut alors être assimilée à une stratégie d'aliénation du spectateur, rejoignant les recherches des cinéastes d'avant-garde, dont Wishman emploie (ingénument, selon elle) certaines méthodes
le montage heurté, les raccords insolites, les commentaires en voix off redondants ou ineptes, et surtout les inserts extradiégétiques que j'ai signalés.



Intentionnellement ou non, Wishman favorise l'iconoclasme et bouscule les conventions narratives avec une constance et une impassibilité désarmantes. Sous l'œil de sa caméra, les intrigues qu'elle bâtit se dénoncent comme des constructions hasardeuses et précaires, dont la nature fabriquée (pour ne pas dire « bidouillée ») est soulignée par les aléas de la mise en scène. La destruction de l'effet de leurre impose au spectateur la conscience du caractère factice du spectacle auquel il assiste ; il participe de la stratégie Camp de désamorçage de l'investissement émotionnel par la révélation de l'artifice.
Le jeu uniformément atonal des acteurs (dont on finit par se demander si Wishman ne les choisissait pas en fonction de leur inertie, tant il semble inconcevable qu'elle n'ait jamais trouvé
un seul interprète valable) ajoute au processus de décrédibilisation. Il devient en lui-même une figure de style, un « effet » paradoxal : celui du manque d'effet, que l'on peut apparenter à une sorte de « Camp inversé ». L'inexpressivité est tellement appuyée qu'elle prend un caractère de surenchère et rejoint l'outrance démystificatrice propre aux comédiens
campy.

Bien qu'elle se dise soucieuse de respecter les critères du cinéma de distraction, Wishman ne cesse de s'en éloigner et développe une esthétique voisine de l'underground. Dans son essai « Doris Wishman Meets the Avant-Garde », Michael J. Bowen évoque les similitudes entre cinéma d'exploitation et cinéma expérimental, qui « partagent la même insistance à dépeindre l'activité sexuelle et les déviances, le même désir d'abolir le contrôle de la censure ; ils ont en commun de faibles budgets, l'emploi de comédiens amateurs ou semi-professionnels, et un dédain ou une ignorance du brillant et du poli des techniques filmiques de Hollywood».
Indiscutablement, les travaux de cinéastes d'avant-garde comme Jack Smith ou les frères Kuchar, grands adeptes des genres populaires hollywoodiens, estompent parfois la démarcation entre ces deux conceptions/économies du cinéma. Il en va de même de réalisateurs œuvrant pour le circuit des
grindhouses, comme Wishman ou Andy Milligan (d'ailleurs assez proches stylistiquement). Dans cette optique, il n'est pas incongru d'estimer, comme le fait le « Professeur Thibault » dans la revue « Cinéastes », que Doris Wishman, plus qu'un Andy Warhol, créa le « véritable négatif du modèle hollywoodien», auquel les tenants de l'underground, selon Thibaut, ne pouvaient que rêver. « Doris Wishman n'est pas seulement la Grande Dame de la sexploitation à vil prix », renchérit Christopher J. Jarmick, « elle est le Godard du film de genre fauché».



Un autre attrait pour ses nouveaux admirateurs est qu'une femme ait pu mener une carrière féconde au sein de l'industrie presque exclusivement masculine et fortement machiste du cinéma d'exploitation un cas unique qui fit d'elle la cinéaste américaine la plus productive de son temps, avec pas moins de vingt-six films mis en boîte entre 1960 et 1977. Des films qu'elle ne se contenta pas de mettre en scène, mais dont elle écrivit les scénarios et assura la production et le montage, en auteure totale et farouchement indépendante. Un tel parcours dénote une volonté de fer, qui séduisit les féministes et les incita à chercher dans son œuvre les signes d'une communauté d'idées. Les indices s'imposèrent d'eux-mêmes : la plupart de ses films mettent en scène des femmes prisonnières d'un milieu sexiste et étriqué, et qui, par le fait d'un hasard ou d'une agression, prennent conscience des restrictions auxquelles est soumise leur sexualité. Elles affirment alors leur désir et se réapproprient (momentanément ou durablement) les prérogatives dont le patriarcat les a frustrées.
D'autres films (dont les deux meilleurs de Wishman,
Indecent Desires [1967] et Love Toy [1971]) se bornent à dresser le constat de l'oppression masculine. Pour l'essayiste Rebekah McKendry, Wishman s'ancrait dans la deuxième vague du féminisme, celle des mouvements de libération des années 1960 : « Bien que ces groupes de libération des femmes fussent plus francs dans leurs messages, les théories féministes sont présentes dans l'œuvre de Wishman. Wishman était simplement plus subtile dans ses méthodes». Tania Modleski établit un constat similaire et voit dans le film Indecent Desires « une parabole des divisions opposant féministes radicales, qui estiment que la sexualité d'une femme ne lui appartient pas réellement, et féministes pro-sexe qui, occupées à assouvir ce qu'elles voient comme une sexualité relativement émancipée, refusent le message féministe radical et résistent à la solidarité avec la femme victime».



Là encore, Wishman se montra plus que réservée envers une annexion à des théories qui la laissaient froide : « L'égalité, c'est bien. Je la souhaite, mais ce n'est pas être féministe, c'est juste être humain. Si je fais le même travail que vous, je veux être payée pareillement. Mais ça ne fait pas de moi une féministe. Je pense que ce mot n'a absolument aucun sens. Qu'est-ce qu'une féministe ? Dites-le moi».  
En vérité, Wishman semble avoir été assez conservatrice ; son opiniâtreté et sa nature vindicative s'exprimaient prioritairement dans la gestion de sa carrière et la passion pour son métier. Elle reconnaissait volontiers que sa vie sentimentale souffrit de son investissement professionnel. Pour le reste, les témoignages de ses amis et collaborateurs dessinent le portrait d'une femme plutôt rangée qui, dans la vie courante, n'éprouvait guère d'intérêt pour les sujets au centre de ses films : le sexe et la violence. « En fait, elle était plutôt naïve sexuellement », témoigne son biographe Michael Bowen. « Elle estimait qu'une main caressant un visage était plus érotique que le sexe lui-même ».


Cette indifférence envers le sexe pouvait aller jusqu'à une forme de pruderie rendant ses interviews particulièrement savoureuses par leur réserve presque réprobatrice. Interrogée en 1989 pour l'émission The Incredibly Strange Film Show sur l'un de ses films les plus outrageants, The Amazing Transplant (1970), elle refuse d'abord d'en raconter l'argument (une greffe de pénis transforme un jeune homme timoré en violeur), et lève les yeux au ciel lorsque le présentateur lui fait le résumé de ses scénarios. La comédienne Honey Lauren, vedette de Satan Was a Lady, qui marqua le retour de Wishman derrière la caméra en 2001, juge son approche de l'érotisme complètement désuète : « Doris montre la nudité de manière vraiment rétro. Il y a une scène où j'enlève ma chemise et où j'embrasse le garçon que j'aime, mais il ne touche jamais réellement mes seins. Tandis que dans une autre scène, Glyn Styler (le méchant petit ami) essaie grossièrement de me faire l'amour comme un môme de douze ans. C'était fait de façon très rétro, et de nos jours plus personne ne filmerait ça de cette manière».
De toute évidence, le sexe la met mal à l'aise, comme s'il constituait pour elle une bizarrerie dans le champ des rapports humains, dont elle rend compte parce qu'il lui assure un public, mais qu'elle ne peut traiter que sous l'angle de l'aberration ou de la tractation malsaine. Pour Kevin B. Lee, « le sexe n'est pas décrit [dans ses films] comme un accomplissement, mais comme un acte froid, voire cruel, ayant souvent valeur de transaction».

Les bandes de sa première période échappent à cette vision nihiliste de la sexualité. On distingue trois étapes dans son parcours filmique, qui témoignent d'une inflation du contenu érotique.
La première est celle des « films de nudisme » décrivant le quotidien des camps de naturistes ; la deuxième est celle des
roughies ou kinky movies, films érotiques noirs et urbains ; la troisième relève de la sexploitation la plus radicale et débridée. On peut y adjoindre un détour par la pornographie, le temps de deux films qu'elle désavoua, puis par l'horreur avec un seul titre qui ne fut exploité qu'en vidéo. Ses huit nudist movies dépeignent des communautés édéniques où, bien que la nudité soit omniprésente, le sexe n'entre pratiquement pas en considération (du moins pour les protagonistes, les spectateurs étant quant à eux conviés à se rincer l'œil).
Il émane de ces productions une sorte de candeur un tantinet bêtifiante, à mille lieues des relations tortueuses et violentes décrites dans les films des périodes suivantes. Manifestations primitives de la
sexploitation, les « films de nudistes » connurent un franc succès dans la première moitié des années 1960, comme étant les seules productions où la nudité (principalement féminine) était autorisée encore que partiellement, l'exposition des parties génitales demeurant interdite. Bien que ce type de films existât dès les années 1930, l'établissement du Code Hays y mit un terme et il fallut attendre 1955 pour qu'une seconde vague déferlât dans les drive-in. A cette date, le film Le Jardin de l'Eden (Max Nosseck, 1954) fit l'objet d'un procès pour obscénité, au terme duquel la Cour de New York décréta que « la nudité per se n'est pas obscène », et qu'elle pouvait être filmée dans le cadre d'une œuvre documentaire. En établissant un précédent législatif, cette décision porta un coup notable à la censure et engendra une prolifération de bandes sur le thème des camps de naturistes.




samedi 24 septembre 2016

THE PRIME OF MISS JEAN BRODIE ("les belles années de miss Brodie", 1969)

"Comment clouer le caquet à une vieille pimbêche acariâtre."

Les bons conseils de Valentine #13
par Valentine Deluxe



Youpi !... C'est la rentrée !...
Disparues les hordes nauséabondes de petits morveux impertinents qui viennent brailler sous vos fenêtres à toute heure du jour et de la nuit. Les voilà sous les barreaux pour une nouvelle année scolaire, qu'on leur souhaite rien moins que carcérale. Ouf !...
N'allez surtout pas croire que je n'aime pas les enfants -- j'en ai encore mangé un ce midi -- ; mais il faut bien voir les choses en face : les enfants, c'est ingrat, bruyant et sale. En fait, c'est un peu comme les limaces : ça doit forcément servir à quelque chose, mais on n'a toujours pas trouvé à quoi !

Je ne ferais jamais de mal à un enfant
(mais à partir de deux, ça se discute...)

Ce préambule étant posé, je vais maintenant vous la jouer en mode "Campissimo", c'est-à-dire que mon intervention sera d'une longueur inversement proportionnelle à celle de l'extrait qui suivra.
C'est que cette fois, on n'est pas loin du record : 6 minutes top chrono!... C'est pas le moment de mettre du lait sur le feu.
Mais s'il est besoin de vous rassurer, je dois vous dire que dans ces 6 minutes de caviar absolu, il n'y a pas une virgule en trop, pas une respiration superflue, pas un battement de cil qui ne soit indispensable.
Impossible d'exciser, de charcuter, de raccourcir : c'est juste parfait comme ça, alors ne changeons rien.

Inclinaison du chef, foulard et mise en plis :
perfection absolue !

Notre ci-devant rubrique du jour aurait bien pu être labellisée "Les bonnes copines de Valentine", car nous allons y rencontrer l'une des plus incontournables potesses qui soient : Miss Jean Brodie, enseignante au lycée Marcia Blaine d'Edimbourg -- une maison tout ce qu'il y a de recommandable, soit dit en passant.
Si, en plus, la délicieuse et toujours élégante Miss Brodie est interprétée -- vous l’apprends-je ? J'en doute ! -- par la non moins irremplaçable Maggie Smith -- dans une de ses trop rares prestations oscarisées --, vous reconnaitrez tout de suite le caractère absolument indispensable de cette modeste babillarde.


Petite parenthèse : 
(je donnerais jusqu'au dernier cheveu de mon ultime perruque
 pour acheter ce disque qui n'est pas à vendre !!!...
Que vouliez-vous m'offrir pour la Saint(e) Valentin(e) ?...)

La parenthèse étant fermée, revenons à nos moutons.
Je dois vous dire que, si j'ai commencé mon ouvrage en vomissant, tel un félidé régurgitant ses boulettes de poils, mon allergie chronique et récurrente aux chiards de tout format, nous n'en verrons aujourd’hui pas l'ombre d'un mollet.
Mais en milieu scolaire -- et particulièrement à la Marcia Blaine School for Girls d’Édimbourg, Écosse --, le danger ne vient pas toujours d'en bas ; il peut fondre sur vous des plus hauts étages de la hiérarchie. 
Et comme souvent dans les écoles pour filles, fussent-elles d’Édimbourg ou d'ailleurs, ces échelons sont invariablement occupés par de vieilles filles austères, sexuellement refoulées, acariâtres et aigres comme du lait caillé.
Dans le cas qui nous occupe aujourd'hui, nous allons rencontrer une sorte de mètre-étalon de la vieille toupie acrimonieuse, 1 mètre 65 de frustration et de jalousie concentrées dans un tailleur étriqué de tweed empesé : la terrible Miss McKay !


Voldemort en tailleur de tweed !

Mais avec miss Brodie, admiratrice vibrante du Duce et du Codillo, chantage et intimidation sont menu fretin, zakouskis et petits fours !
Allons donc voir comment elle va claquer le beignet (périmé) de l'acerbe vieille seringue.
La recette est simple : brio, élégance et...  et ???...
PANACHE! 

Attention ! Vous êtes prêts pour la démonstration ? On a un bloc-note et un crayon à portée de main ?
C'est parti pour 6 minutes de pur bonheur.





vendredi 26 août 2016

MAYA (1949)

"Z'etaient chouettes les filles du bord de mer..."

par Valentine Deluxe

 


Depuis le temps qu'on se connait, vous savez que j'ai parfois comme des fixettes, des lubies, des monomanies.
J'ai survécu -- de justesse, vraiment de justesse -- à ma phase Edwige Feuillère,  et alors que je suivais mon petit traitement à la lettre -- nivaquine tous les jours, une bonne purge avant d'aller au lit, et une neuvaine à Sainte Rita --, tout d'un coup, sans crier "hexakosioihexekontahexaphobie" (oui, j'ai fait le pari, somme toute assez sot, d'arriver à glisser ce mot dans mon article du jour ; toutes mes excuses au passage), paf ! Nouvelle infection, tout aussi aiguë et pernicieuse :

Viviane Romance!

 Y a le choléra qu'est d'retour...

Viviane Romance, j'avais déjà eu le bonheur, le plaisir et l'avantage de vous dire tout le bien que je pensais d'elle (et vous avez intérêt à être d'accord avec moi, sinon y aura de la répression sauvage) dans la rubrique inaugurale consacrée à ce concept vaseux et tout ce qu'il y a de plus idiosyncratique : le French Camp !
On l'y découvrait, déjà un peu plus vers le nadir que vers le zénith, la silhouette pataude camouflée vaille que vaille dans d'amples afliquets, mais l’œil toujours vif, adepte des p'tit gâteaux à l'arsenic et de cornichonesques messes noires, dans le succulent "L'Affaire des poisons" de Decoin.



Lors d'un de nos passionnants échanges avec ma splendide/lumineuse/bien-aimée (ne cherchez pas, il n'y a pas de mention inutile à biffer) coéquipière BBJane Hudson, j'avais osé l'audacieuse comparaison : Viviane Romance, la Maria Montez du cinéma français !
C'est qu'il n'en manque pas dans la filmographie de Viviane Romance, de ces œuvres improbables que l'on peut légitimement qualifier d'excentriques !
"Venus aveugle", "La Maison du Maltais", "L'Esclave blanche", "Cartacalha, reine des gitans "... Une pléthore de mélodrames excessivement extravagants et/ou exotiques, où elle promène ses courbes généreuses et sa mine boudeuse de fille à soldats, parfois garce machiavélique, parfois catin au grand cœur, mais toujours promise à un destin funeste (ou peu s'en faut).

La Maria Montez du cinéma français...

Mais évidemment, rien n'est plus changeant que le goût de la plèbe, surtout celle qui remplit les salles obscures. 
A force de resservir pendant dix ans la même soupe, fût-elle concoctée avec amour en choisissant soigneusement les meilleurs ingrédients, la formule finit par lasser. 
Or donc, au sortir de la 2ème guerre, après quelques (rapides) bricoles avec le comité d’épuration -- mais hormis Françoise Rosay, qui n'a pas eu maille à partir avec ces pisse-vinaigres? -- le retour dans le feu des projecteurs s'annonce ardu. 
Surtout qu'en dehors de ces menues broutilles, la Viviane se traine une réputation de diva acariâtre : infernale avec ses réalisateurs -- le clash avec Abel Gance sur "Venus Aveugle" prit une telle ampleur que ses scènes seront finies par Edmont T. Greville --, ne supportant pas ses consœurs, et imposant ses tocades amoureuses du moment comme partenaires à l’écran -- on devra se farcir le pauvre George Flamant, avec son sex-appeal  d'endive, dans une dizaine de films !

Promotion canapé

La gueuse n'étant point sotte pour deux sous -- surtout quand ces sous sont les siens (comme aurait dit Oreste) --, la fée Viviane prend les choses en mains. Faisant sien l'adage qui veut qu'on n'est jamais aussi bien servie que par soi-même, elle commence par toucher à l’écriture d'un scénario pour "La Boîte aux rêves" -- sous les quolibets fielleux de la critique --, puis elle se lance dans la production, maîtrisant ainsi ses projets de A jusqu'à plus ou moins Z, pouvant au passage tenter de "casser" son image de vampounette du cinéma qui commence à lui peser.
Sauf que... niveau "grand chamboulement", le choix de son premier sujet en tant que productrice se pose là ! 
Tirée du plus grand succès du théâtre parisien  de l’entre-deux guerres, tombé depuis dans le plus profond oubli (mais je suis dispo' pour un "revival" dans le rôle-titre, si le cœur vous en dit), on ne peut pas dire que cette "Maya" allait réinventer la roue de bicyclette ou nous faire des mouches à quatre queues !

Oui, dès qu'on dit "Maya", 
faut qu'elle ramène sa fraise !

En effet, Bella/Maya, une spécialiste des coïts tarifés, "vendeuse de plaisir et pourvoyeuse de rêve", tient son p'tit commerce dans une ville fantomatique qui pourrait être Marseille. 
Un marin de passage croit reconnaître en elle une ancienne passion, non encore cicatrisée -- voire, légèrement purulente.
Bella/Maya nie farouchement mais semble néanmoins cacher un lourd secret...

Oui, je sais, mis comme ça à plat et noir sur blanc -- et encore, j'enjolive un peu --, on pourrait, il est vrai, trouver à la chose un p'tit côté "vieille rengaine", usée jusqu’à la trame.

Certains, moins diplomates que moi, ajouteront même : 



Mais s'il fallait toujours rester à la surface des choses !
Car c'est quand même au fond des mines qu'on trouve les plus beaux diamants.
Et de diamants, il est question ici, car sous ses tombereaux de clichés mélodramaqueenesques -- Bella ira jusqu'à louper le train qui devait l'emmener à l'enterrement de sa fillette, laissée en pension chez quelques Thénardier du coin ! --, "Maya", touche souvent au sublime.
Sous la direction plutôt inspirée de Raymond Bernard -- dont nous avions déjà décortiqué ici-même le fantasmabulique "Marthe Richard au service de la France" --, et par la grâce de dialogues poético-alambiqués, le film atteint les excessifs et enivrants sommets du campino-kitschouné.
Viviane Romance, grande prêtresse hiératique et  vaporeuse de quelque mystérieux culte païen, canonisée par la grâce de lumières flatteuses et d'un noir et blanc qui gomme les premières cicatrices du temps, nous offre une prestation écrémée de la moindre tentative de distanciation. 
Et c'est parce que le film et son interprète n'ont jamais peur du ridicule et du grotesque qu'ils les dépassent pour atteindre au grandiose. 
Mais taisons-nous, et admirons la première apparition de Bella... Ça vous situera tout de suite mieux le biniou !


Allons voir un peu plus loin, un peu plus haut -- dans le grotesque, le sublime, l’excessif et le magique.
Personnage en marge de l'intrigue, mais véritable Parque qui, telle une araignée, tisse les fils trempés dans le pathos de cette merveilleuse histoire : Cachemire, "l'Hindou", nous déballe à chaque apparition des dialogues en forme de devinettes, tout droit sorties de "cookies fortunes" de restaurant chinois. 
Et comme en plus il est joué par le très russe Валерий Иванович Инкижинов (ou Valéry Inkijinoff, si vous ne savez pas lire le cyrillique, ce qui me décevrait beaucoup), c'est complet pour l'exotisme !


Evidemment, une pauvre fleur de trottoir comme Bella/Maya, vous pensez bien que le destin ne va pas lui épargner la moindre petite saloperie. Déjà qu'elle nous a enterré sa gamine, elle va en plus voir partir le bateau du gentil marin qui devait l'emmener loin de son bouiboui et de sa mauvaise vie. 
La boucle est bouclée, la roue du destin a tourné pour nous ramener là où tout a commencé, merveilleuse et envoûtante pirouette avant le rideau final.


Comme disait si bien la baronne de "Chéri" :  

"Comme c'est pur ! Comme c'est grand !"


jeudi 28 juillet 2016

BORN TO BE BAD (La Femme aux maléfices, 1950)

Les Bons conseils de Valentine

"Faut pas toucher la misère du doigt"

par Valentine Deluxe



Rappelons-nous, si vous le voulez bien, cette pensée pétrie de bon sens, prodiguée ici-même par l'indispensable M'ame Peloux pas plus tard qu'il n'y a pas bien longtemps :



Sans le savoir, M'ame Peloux a mis le doigt sur la thématique du jour :
En effet, je me permets de vous le redemander, qu'y a-t-il de plus attristant dans une maison qu'une parente pauvre ?
C'est encombrant, mal fagoté, ça vous regarde toujours avec des yeux de poney neurasthénique en route pour l'équarrisseur, ça prend racine dans votre cosy et ça mange comme quatre.
Bref, une source d'ennuis permanente, comme un p'tit cailloux dans la godasse, qui n'aurait pas besoin d'être bien imposant pour se rappeler à vous de la plus irritante des façons.

Une parente pauvre, c'est comme un chat de gouttière : donnez-lui à béqueter une fois, et vous ne saurez plus vous en dépêtrer. Ca risque même de vous en amener d'autres, tout aussi coriaces.
Heureusement, nous allons voir qu'il existe une parade à ces fâcheux, plus collants que des bardanes dans les chaussettes.
Pour traiter de cette épineuse problématique, je vais donc faire appel à notre invitée du jour :

Christabel Caine Carey


 Planquez-vous :
Mam’zelle Nitouche sort ses crocs !

Pour être bien certain qu'on puisse donner le bon Dieu sans confession à Christabel, l’héroïne de cette merveilleuse série "B" comme il en sortait tant et tant des brouets de la Radio Keith Orphéum (aka "RKO"), les auteurs ont eu la bonne idée de lui prêter le visage lisse et pur d'une des "Goodie-goodie" numéro 1 de l'époque, Mlle Joan Fontaine.
Si jamais Olivia de Havilland nous lit - hypothèse hautement improbable, il est vrai -, elle risque de nous faire une crise de tachycardie !
Ne comptez pas sur moi pour revenir sur la légendaire bisbrouille des sœurs Pétard. A ce sujet, je ne vous dirai qu'une chose :
je sais de source sûre que lorsque Dame Olivia a appris le décès de sa sœur Joan, sa seule réaction fut d’insister pour que celle-ci soit mise en bière couchée sur le ventre.
Comme ça, si jamais la femme Fontaine (oh, c'est fin ça !) se réveillait dans son cercueil après son enterrement, on était certain que pour en sortir elle gratterait dans la mauvaise direction...

 A gauche une garce, à droite une menteuse
(à moins que ça ne soit l'inverse ?)

Enfin, trêve de ragots (dommage !)
Sous ses habituelles bonnes manières feutrées et ses petits sourires constipés, c'est peu dire que Joan Fontaine va faire tout ce qu'elle peut pour essayer de casser son image de petite (jeune) fille modèle.
Mais le titre de l’œuvre en question étant justement  "Born To Be Bad" ("Née pour être mauvaise"), faut pas être Nostradamus pour deviner qu'il y a un testicule planqué dans le consommé (oui, je tente des variantes de mon expression favorite, histoire de pas lasser...)
Car derrière cette tête de prétendante au titre de Miss "Miel et Saccharine", se cache ce qu'il faut bien appeler une vilaine garce, ambitieuse, calculatrice, tricheuse, menteuse et vénale -- ce qui, vous en conviendrez, lui fait tout de même un drôle de pedigree !
Il lui faut non seulement le beurre, l'argent du beurre -- enfin, surtout celui de son milliardaire de mari, qu'elle a trainé quasi de force jusqu'à l'autel en employant des techniques dignes de Machiavel,  Gengis Khan ou Margaret Thatcher --, mais en plus il lui faut aussi le sourire (et le service trois-pièces avec poutre apparente) de ce bourru de Robert Ryan !

Le caillou dans la godasse : 
Tante Clara !

Dans l'ensemble, tout irait plutôt comme elle l'avait imaginé, jusqu'à ce qu'il y ait c'te foutue parente pauvre qui rapplique !
D'où l’inconvénient de jouer les gentilles quand on ne l'est pas : si vous trompez bien votre petit monde, vous risquerez quand même de vous faire manger la laine sur le dos! Car comment faire pour envoyer paître votre nécessiteuse sans ruiner votre réputation de rosière philanthrope ?
Surtout qu'elle est du genre "seccotine", la crotteuse ! Encore plus collante que le sparadrap du capitaine Haddock : une fois qu'elle rapplique de sa cambrousse, plus moyen de vous en défaire !

Sponsor officiel de tante Clara.

Mais laissez-moi vous la présenter, cette vilaine Tante Clara.
La bouche lippue à force de quémander, la tête perpétuellement inclinée pour vous regarder d'en-dessous avec son air chafouin, elle n'a pas encore prononcé un mot qu'on a déjà envie de la gifler.
Mais dès qu'elle ouvre son clapoir, c'est pire.
Elle ne sait que vous embarrasser en public, rappelant au passage, en soulignant trois fois au crayon gras, que vous venez du trou du cul du monde, fille de madame personne et de monsieur n'importe-qui !
En plus, comme tout le monde vous regarde, il vous faudra vous retenir d'étouffer la vilaine punaise sous un coussin, et continuer vaille que vaille à sourire en serrant les dents à vous en faire péter votre bridge !



Même dans le secret de l'alcôve, elle trouve encore le moyen de venir s'insinuer sournoisement !
Non, vraiment il est temps de faire quelque chose...
Et c'est là que nous allons avoir une démonstration du génie de Christabel !
Sans hausser le ton, sans se départir de son ineffable sourire, la chasse est ouverte !
Dehors les romanichelles, du balais les claquedents ! C'est l’hallali des traine-patins !


Oui je sais, je sais, on se laisserait presque avoir par son petit menton qui tremble et sa voix qui chavire...
Je sais ce que vous pensez de Christabel et de ses procédés :



Au lieu de crier au scandale, si j’étais vous, je prendrais des notes.
On ne sait jamais, ça peut toujours servir.
Et plutôt que de geindre et de se plaindre (un art où elle est passée maîtresse !), tante Clara devrait méditer cette brillante saillie d'Alexandre Dumas :
 "La vie est un chapelet de petites misères que le philosophe égraine en riant."
(et toc !)

dimanche 29 mai 2016

BEVERLY KILLS


SERIAL MOTHER (Serial Mom, 1994)
Spécial Fête des Mères
par BBJane Hudson

Si l'on part du principe, somme toute marqué au coin du bon sens, que donner la vie, c'est forcément donner la mort (les deux occurrences étant offertes dans un même lot indivisible), on peut considérer les mères comme les meurtrières les plus fécondes (c'est le cas de l'écrire), les plus préméditeuses et les plus obstinées de l'histoire de l'humanité.
Bien que connue de tous, la frénésie homicide des auteures de nos jours est généralement passée sous silence, ou considérée comme le revers d'une médaille trop glorieuse pour qu'on en contestât l'éclat. La raison de cette universelle mansuétude est aisément décelable : si l'on s'avisait de pointer le cadavre en devenir chez chaque nouveau-né, notre démographie prendrait un méchant coup dans l'aile, les fabricants de couches-culottes et de suaires connaîtraient une crise endémique, la démocratie souffrirait d'une pénurie d'électeurs fort dommageable à l'exercice de son incurie, "Les Maternelles" (le magazine pornographique le plus vénérable de France 5) perdrait toute audience, etc., etc. Il n'y a guère que les marchands de capotes et de pilules contraceptives qui auraient lieu de se réjouir durant quelque temps (du moins, espérons-le ; car il serait ballot que le renoncement à la procréation suscitât une cessation d'activité coïtale...)


Mais foin de l'utopie !...
Ce n'est pas demain la veille que l'on soulignera la nature létale de l'enfantement.
Du même coup, la Fête des Mères a encore de beaux jours devant elle -- ce qui nous arrange bien, à "Mein Camp", où la célébration de l'événement compte parmi nos plus indéboulonnables rituels.
Et puis, quand bien même nos génitrices nous délivrent au fossoyeur aussi sûrement qu'à la sage-femme, et fomentent notre dernier souffle dès notre premier cri, elles meublent l'intervalle de soins et de délicatesses qu'il serait injuste de ne pas louer (vous me direz que c'est bien le moins qu'elles puissent faire pour corriger leur bourde...)
Certes, toutes les mamans ne sont pas des modèles de bénévolence et de tendresse. Valentine et moi vous avons fourni, au fil des ans, maints exemples éclatants de scélératesse maternelle (et belle-dochale), de notre bien-aimée Margaret White à la célèbre Mrs Bates, en passant par la moins connue mais tout aussi redoutable Mrs Taggart (et nous ne sommes pas en panne de spécimens, loin de là !...)
Toutefois, après avoir passé en revue les harpies de tout poil, il m'a semblé bienvenu d'introduire dans cette galerie de portraits horrifiques un visage un peu plus amène, celui de Beverly Sutphin, une mère aimante, attentionnée, délicate, et prête à tout pour défendre aussi bien sa progéniture que l'honneur et la paix de son cher foyer.


Empruntant les traits encore relativement imbouffis de l'excellente Kathleen Turner, Beverly Sutphin est l'héroïne du film qui fit définitivement entrer son auteur, John Waters, dans la cour d'honneur Hollywoodienne, après qu'il eût passé des années à battre les pavés gluants des bas quartiers baltimoriens. Cette promotion se fit au prix d'un relatif assagissement des thèmes et des motifs chers à celui que l'on surnommait jusqu'alors le Prince du Dégueulis, le Roi du Trash, ou le Pape de l'Immondice. Pour autant, il n'abdiqua pas toute prétention à l'indécence, et bien qu'il renonçât à faire bouffer des colombins canins à des travestis de 150 kilos ou à promouvoir le viol de gallinacées par des hippies trisomiques, le trublion s'appliqua à maintenir dans ses productions un suffisant niveau d'outrance et de mauvais goût pour ne pas décevoir ses zélotes.


Or donc, Beverly Sutphin s'offre à nous comme la parfaite incarnation de la mère idéale selon John Waters : une femme tellement éprise de perfection domestique et soucieuse d'harmonie familiale qu'elle ferait passer Mère Courage ou Mme Miniver pour des sœurs de Folcoche ou de Gertrude Baniszewski.
Au nombre des fléaux contre lesquelles doit quotidiennement lutter Beverly, on trouve ce grand classique bien connu de toutes les mères : le corps enseignant.
Quelle maman n'a jamais eu maille à partir avec un professeur ronchon, à l'esprit plus étroit que le chas d'une aiguille, à l'entendement pollué par les dogmes d'une administration faisandée ?
Une excellente raison de se méfier des profs est qu'ils passent leur vie à l'école. Or, y a-t-il rien de plus contraire à l'évolution d'un esprit que de le confiner, du cours primaire à la retraite, entre les bancs d'une salle de classe, les gradins d'un amphithéâtre, et la surface enfarinée de craie d'un austère tableau noir ? Y a-t-il rien de plus infantilisant que de se complaire dans le giron d'une institution qui vous impose sa férule de l'âge des culottes courtes à celui des alaises ?  On s'étonnera après cela que les transfuges d'un tel marasme,confrontés aux réalités de la vie courante, soient incapables de voir plus loin que le bout de leurs estrades.


Incapables surtout de discerner dans les fruits de vos entrailles le génie qui forcément y loge, puisque vous-même l'y avez déposé.
C'est ce genre de déconvenue qu'affronte Beverly Sutphin lorsque, convoquée par le professeur de math de son fils Chip, elle se heurte à un mur d'incompréhension et, disons-le tout net, de stupidité crasse.
Ne faut-il pas être ballot pour reprocher à un adolescent sa dévotion pour les films d'horreur, alors qu'il n'est rien de plus favorable à l'édification d'une âme qu'une immersion ponctuelle dans un bon bain d'hémoglobine ?
Si encore le triste grouillot bornait ses doléances aux prédilections culturelles de son élève... Mais non ! Ne reculant devant aucune ignominie, voilà-t-il pas qu'il attribue la dépravation prétendue du gamin à un climat familial délétère !
C'est pousser trop loin le bouchon, et l'on ne s'étonnera point que Beverly Sutphin en conçoive quelque amertume...



Qu'à cela ne tienne ! Beverly n'est décidément pas du genre à tolérer de telles calomnies !
Et comme son instinct maternel se double d'une détermination sans faille et d'une forte propension au ressentiment, elle n'y va pas par quatre chemins pour inculquer à l'enseignant les notions de base de la civilité, tellement nécessaires à la bonne conduite des relations parents-profs.



Ah ! si seulement ma mère avait passé le permis !...
Elle se serait épargné bien des crêpages de chignons avec les préposé(e)s à mon éducation...
Sur ce : bonne Fête des Mères !

I'LL CRY TOMORROW (Une Femme en Enfer, 1953)

SPÉCIAL FÊTE DES MÈRES

"(Stage)Mother Courage"
par Valentine Deluxe



"Stage Mother !"

Depuis 6 ans que nous honorons pieusement - mais toujours avec un faste certain - la Fête des Mères (noires), nous n'avions pas encore abordé ce spécimen typique de la genitrix horribilis du cinéma lacrymogenico-hollywoodien : la Stage Mother !
Oui, là, je vous le laisse en V.O., parce qu'on a eu beau le tourner et le retourner dans tous les sens, faire des brainstormings, des heures sup', des séminaires et tout le saint-frusquin, nous n’avons pas été foutue de trouver une traduction satisfaisante dans la langue de Molière.
"Stage Mother", littéralement "mère de scène" ou "mère de théâtre", ça n'existe pas chez nous ! 
Mais de l'autre côté de la mare aux harengs, cette appellation d'origine contrôlée vous vaudra systématiquement deux types de réactions bien distinctes.
Tout d’abord, vous avez cette approche, nette, franche et sans ambiguïté :


Ou chez les plus atteints (dont nous nous réclamons fièrement), vous avez celle-ci :

Bref, pour nous, c'est le Nirvana, le Walhalla, le jackpot, le rang 1 (avec joker) à l'euro-million du camp !
Evidemment, si ce concept vous est encore étranger, ça vous fait une belle jambe... Mais si vous vous promenez sur ce site, avec comme circonstance aggravante une tendance à la récidive, vous savez que vous pouvez nous faire confiance : la stage mother, c'est du caviar de nanan de velouté de camp !
Impossible d'aborder ce sujet sans glisser dans l'exquis excès qui nous ravigote, nous enchante et nous ensorcèle !
Surtout que, un bonheur ne venant jamais seul...  y a un cadeau BONUX !
En effet, pour aborder cet incontournable morceau de l’esthétique de la suave déviance, nous appelons en renfort un pilier, un cador, une des 7 merveilles du monde de l'outrance cinématographique :
Et là, qu'est-ce qu’on dit ?...
"Mais comment se fait-il que n’ayons pas encore parlé de..."

 6 ans sans parler de Jo Van Fleet :
on en a fusillé pour moins que ça au Chemin des Dames !

Mais oui, Jo Van Fleet, l'incontournable Jo van Fleet !
L'effroyable Mme Dioz qui terrorise ce pauvre Trelkovsky/Polanski dans "Le Locataire", la tenancière de bordel dans "A l'Est d'Eden" (qui lui valut un Oscar au passage !), plus un nombre appréciable de matrones, de mégères, de pisse-glaçons...
Comment se fait-il, sacré nom d'une pipe en bois, qu'on ait pu laisser passer 6 ans et 150 articles avant de vous parler de Jo Van Fleet, voulez-vous me le dire ?
(Huh ?... Qui a dit "Alzheimer"???... Sortez !)

Encore une qui ne rit que quand elle se brûle !

Donc, avant de commencer, "Jo Van Fleet", c'est un label de qualité. Elle nous lirait le bottin téléphonique, pages blanches et pages jaunes à la suite, qu'on en pleurerait quand même de bonheur.
Mais du bonheur, il va en suinter de partout. Parce que, mes petits chéris,  pour cette Fête des Mères 2016, la génitrice en question est bien entendu la Van Fleet... Ben oui, J.V.F. fait partie de ces actrices "de caractère" qui ont toujours eu un train d'avance, abonnée qu'elle fut aux rôles de mères, voire de grand-mères - même si, dans l’œuvre qui nous occupe aujourd'hui, elle n'a que deux ans de plus que l'actrice qui interprète sa petite vipère de fille.
Et puisque je vous parlais de bonheur - attention ! petit frisson orgasmique garanti ! -, la rejetonne de notre mère-courage du jour (ou "stage mother courage" comme je l'ai merveilleusement baptisée dans mon merveilleux jeu de mots merveilleusement subtil et irrésistible, mais foutrement intraduisible), c'est qui ?
Qui est la méchante fifille à sa môman, cause de bien des désagréments, d'avanies, de petites et des grandes misères ?
Attention, suspense et roulement de tambour...



Et la gagnante est :

Oui, je sais, moi aussi ça me fait plaisir !...
Est-il besoin d'ajouter que le film qui nous intéresse s'appelle "I'll cry tomorrow"/"Une Femme en Enfer", et qu'il est de Daniel Mann (autre cause de bien des pâmoisons au sein de l’équipe rédactionnelle de MC) ?
Bref : entrée/plat/fromage ET dessert, c'est du quatre étoiles au Michelin du camp, tout ça!
"Une Femme en Enfer" est une pure pépite, l'un de ces diamants noirs taillés et polis avec amour, présentés dans un merveilleux écrin avec un beau gros nœud autour pour faire joli !
C'est aussi un délice à tous les niveaux de lecture.
Au premier degré, nous avons un formidable biopic doté d'une distribution de rêve, de beaux costumes oscarisés, d'un noir et blanc impeccable, le tout mis au service d'une histoire bouleversante propre à irriguer généreusement les canaux lacrymaux les plus arides - le titre français est pour une fois idoine, car nous assistons effectivement à l'une des pires descentes aux enfers jamais filmées.
De l'autre côté, évidement, avec le duo féminin en tête d'affiche, nous sommes en plein mélodrame  excessif comme on les adore - pourrait-il en être autrement ? -, dans lequel chaque affrontement mère/fille se change automatiquement en un tour de force qui pourrait faire passer le lancer de moumoute d'Helen Lawson ou les cintres en fil de fer de môman Crawford pour de la roupie de sansonnet.

"Attachez vos ceintures, ça va secouer !"

Ça va ? Vous êtes prêts ?... Je vous préviens tout de suite : prenez un fauteuil confortable, un apéro, un paquet de chips, parce que c'est du costaud, aujourd’hui ! Comme il est difficile d'opérer une sélection dans cette merveille, on a joué la carte de l'abondance !
Et pour bien commencer, voyons ce qu'est précisément une stage mother. Pas la peine d'en rajouter, les images parlent d'elles-mêmes et valent tous les dicos du monde...



La bonne nouvelle est qu'à force d'acharnement, de persévérance, et de couleuvres avalées avec un bol de soupe aux cailloux, elles vont finir par atteindre le but visé : le Sommet !
Qui est-ce qui avait raison encore une fois et comme toujours ?... Môman Van Fleet, bien sûr !
Sauf que, comme il fallait s'y attendre avec une chose aussi inconséquente et écervelée que cette petite Lillie, l'âge ne bonifie rien ; et même devenue grande, la fâcheuse pécore continue de faire tourner bourrique sa valeureuse maman. 
Voilà qu'on se pique de tomber amoureuse ! Voilà qu'on ose revendiquer son indépendance ! - indépendance mon pied, quand on rêve de devenir une parfaite femme au foyer tout juste bonne à attendre monsieur avec les pantoufles et le journal à la main, pendant que le souper mijote en cuisine !



A voir la tête de Mme Roth, pas besoin de vous faire un dessin, le constat est clair :



Heureusement, tout vient à point à qui sait attendre !
C'est pas qu'elle lui souhaiterait du mal, à ce bellâtre prétentieux qui bousille d'un sourire "pepsodent" les beaux plans de carrière patiemment et laborieusement échafaudés... mais s'il pouvait lui advenir quelque menue bricole, genre maladie incurable et fatale, ça ne serait pas foncièrement pour lui déplaire.
Eh bien, voilà ! Aussitôt rêvé, aussitôt exaucé !... Y a vraiment un bon dieu pour les stage mothers.
Voilà-t-i pas que notre roucoulant séducteur nous chope une petite infection foudroyante, et crac ! chez Borniol !
Dès lors, on croit pouvoir se dire : "Tout est réglé, finies les mistoufles !"... Eh ben non ! les emmouscaillements ne font que commencer !
Car en effet, mademoiselle commence à nous la jouer drama queen inconsolable, et pour tout dire franchement chiante, odieuse et ingrate !
Ne restera bientôt plus à mamouchka qu'à se replier derrière les lambeaux épars de sa dignité bafouée !


Très vite, plutôt que d'écouter les bons conseils de sa sainte mère, Lillie-la-Tigresse préfère noyer ses larmes de crocodile dans le casse-patte d'une distillerie clandestine... Mademoiselle "Je-Sais-Tout" vire au sac à vin patenté.
Mais peut-on cacher quoi que ce soit à une maman ?


Et là, c'est la descente infernale, façon grand-huit à la Foire du Trône. C'est le toboggan de la mort, la chute de Babylone, le Titanic, le Hindenburg, tout ça dans les vapeurs rosées des crises de délirium éthylique de Mam’zelle Bec-en-Zinc.
Disons-le tout net : qui n'a pas vu Susan Hayward revendant son vison chez un prêteur sur gage pour aller se pochetronner dans les caboulots crasseux des bas-fonds new-yorkais n'a rien vu !

Le glamour en prend un coup, c'est sûr !

Et mamina dans tout ça ?
Ben, c'est fini le p'tit mandat toutes les semaines, fini les aigrettes et les tailleurs chics, fini de faire la nouba dans les clubs à la mode. Sa ciguë de fille l'entraîne dans sa dégringolade apocalyptique.
Et c'est précisément à ce stade de l'intrigue que nous arrivons à LA grande scène !
Par l'ampleur que les deux comédiennes donnent à cet affrontement, le face-à-face atteint ici une dimension absolument légendaire !
Comment ne pas s'ébaubir devant cette façon follement géniale de jouer le pathos et l’excès avec une amplitude propre à en faire profiter les spectateurs du dernier rang du dernier balcon du Radio City Music-Hall ?...
Moi, personnellement, chaque fois que je revois le film - et cette scène en particulier -, je ne peux me défendre de rire aux éclats et de fondre en larmes dans le même élan !
C'est brillant, c'est dément, bref ! c'est complétement indispensable !




Et voilà ! Comme toujours, j'ai mon rimmel qui part en confiture...
Trop de bonheur d'un coup, sans doute...
Pour conclure, n'oublions quand même pas que la stage mother est une mère comme les autres (ou presque) ; alors...